La rédaction | Lementor.net
Il y a des paradoxes qui résistent à toutes les explications raisonnables. L’Afrique du Sud a vaincu l’apartheid. Elle a produit Mandela, Tutu, l’idéal d’une nation arc-en-ciel qui était censée dire au monde que la réconciliation entre des peuples que tout opposait était possible. Et cette même Afrique du Sud, en 2026, laisse des foules attaquer des Nigérians, des Congolais, des Somaliens, des Ghanéens dans ses rues. Pas dans les marges. Dans ses villes. À Pretoria. Au Cap. À Johannesburg.
Ce n’est pas nouveau. C’est ce qui rend la chose encore plus inquiétante.
Les violences xénophobes sud-africaines ne sont pas des accidents. Elles sont un cycle. 2008, Alexandra — des dizaines de morts, des milliers de déplacés. 2019, 2020 — nouvelles vagues documentées par Human Rights Watch. Et maintenant 2026, avec le même schéma, les mêmes quartiers, les mêmes victimes, les mêmes discours. Ce qui revient tous les cinq ou six ans avec une régularité de métronome n’est pas un débordement ponctuel. C’est une mécanique sociale enracinée que personne n’a encore voulu ou su démonter.
Le mouvement Operation Dudula incarne ce que cette mécanique a produit de pire ces dernières années. Des patrouilles organisées. Des quartiers passés au peigne fin. Des étrangers interpellés, humiliés, chassés. Au mépris de toute légalité, au mépris de toute humanité, au mépris de tout ce que Mandela avait dit et fait. Et pendant ce temps, l’État sud-africain condamne. Cyril Ramaphosa appelle à la fraternité africaine, rappelle que les pays du continent ont soutenu la lutte anti-apartheid, invoque la mémoire du combat commun. Ces appels sont légitimes. Ils sont justes. Ils sont parfaitement inutiles quand une épicerie somalienne brûle à Pretoria le soir même.
Ce déni politique dure depuis 2008. Thabo Mbeki minimisait les violences. Zuma les ignorait. Ramaphosa les condamne sans les traiter. Trois présidents, trois postures différentes, un seul résultat : les violences reviennent. Ce n’est pas une coïncidence. C’est la preuve que le problème n’est pas dans la rhétorique des dirigeants mais dans les structures économiques et sociales que personne ne veut attaquer frontalement.
Parce que la xénophobie sud-africaine n’est pas raciste au sens ordinaire du terme. Elle est économique. Dans un pays où le taux de chômage officiel dépasse 32% et atteint 60% chez les jeunes, où les services publics s’effondrent dans les townships, où l’héritage de l’apartheid maintient des millions de Noirs sud-africains dans une précarité que trente ans de démocratie n’ont pas suffi à corriger, l’étranger devient la réponse commode à une frustration réelle. Il prend la place. Il vole l’emploi. Il occupe le logement. Ces accusations sont factuellement fausses dans leur généralité — les études économiques montrent que les migrants contribuent positivement aux économies qui les accueillent. Mais elles correspondent à une vérité subjective vécue par des millions de personnes qui cherchent un responsable à leur misère et qui trouvent plus facilement le Nigérian du coin que le système économique qui les a abandonnés.
Julius Malema, dont on peut contester les méthodes, a eu sur ce point une lucidité que beaucoup de dirigeants sud-africains ont refusé d’avoir. Chasser les étrangers ne créera pas un seul emploi. Elle déplacera la frustration sans la résoudre. Et demain, quand les Nigérians seront partis, la même frustration cherchera une autre cible.
Ce qui est en jeu dépasse les frontières sud-africaines. L’Afrique du Sud n’est pas n’importe quel pays africain. Elle est la première économie du continent. Elle est le pays qui a vaincu l’apartheid avec l’aide de toute l’Afrique. Des milliers d’exilés politiques africains ont été accueillis sur son sol pendant les années sombres — ANC au Mozambique, en Tanzanie, en Zambie, en Angola, en Algérie. La solidarité africaine a été une condition de la libération sud-africaine. Ce que l’Afrique du Sud fait aujourd’hui à ses frères africains est une trahison de cette dette historique. Pas une petite trahison. Une trahison fondamentale.
Elle fragilise aussi le projet panafricain dans ce qu’il a de plus concret — la libre circulation des personnes sur le continent. Comment construire une Afrique intégrée, un marché commun, une zone de libre-échange continentale, quand le pays le plus puissant du continent laisse ses citoyens chasser les ressortissants des pays voisins à coups de machette ?
Le plan d’action national contre la xénophobie adopté en 2019 n’a jamais été pleinement mis en œuvre. Ce n’est pas un oubli administratif. C’est un choix politique. Traiter structurellement la xénophobie, c’est s’attaquer au chômage, aux inégalités, aux services publics défaillants, à l’héritage économique de l’apartheid. C’est un chantier qui coûte politiquement et financièrement. Et les gouvernements successifs ont préféré condamner les violences plutôt que de financer les solutions.
L’Afrique du Sud se trouve aujourd’hui devant un choix que l’histoire lui imposera de faire, qu’elle le veuille ou non. Elle peut continuer à gérer par cycles — laisser les violences monter, condamner, laisser redescendre, attendre le prochain cycle. Ou elle peut décider que l’héritage de Mandela n’est pas seulement une fierté à exhiber dans les discours mais une obligation à honorer dans les actes.
La nation arc-en-ciel se fissure. Pas parce que des étrangers sont arrivés. Parce que la promesse faite en 1994 n’a pas été tenue pour tous. Et une promesse non tenue finit toujours par chercher un bouc émissaire.
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