Par Bakary Cisse | Lementor.net
Il y a des histoires économiques africaines qui méritent d’être racontées sans fausse modestie. Celle de l’anacardier en Côte d’Ivoire en est une. Introduit dans les années 1950 pour des raisons purement écologiques, utilisé d’abord pour reboiser les terres dégradées et contenir l’avancée du désert dans les régions du nord du pays, cet arbre de la famille des anacardiacées, cousin du manguier et du pistachier, était alors regardé par les agriculteurs avec une indifférence polie. Personne n’imaginait qu’il deviendrait, soixante-dix ans plus tard, le deuxième pilier exportateur de l’économie ivoirienne après le cacao.
Tout a basculé dans les années 1990-2000. Des acheteurs asiatiques ont prospecté le nord du pays, identifiant dans le terroir ivoirien des conditions pédoclimatiques idéales pour une noix dont la demande mondiale explosait. Les plantations se sont multipliées dans les régions du Nord, du Nord-Ouest, du Centre et du Centre-Nord, transformant progressivement des espaces autrefois dédiés aux cultures vivrières en un verger géant qui couvre aujourd’hui 1,4 million d’hectares. La Côte d’Ivoire est devenue premier producteur mondial, troisième transformateur et deuxième exportateur d’amandes de cajou. Ce triple classement dit à lui seul l’ampleur d’une transformation qui n’a aucun équivalent dans l’histoire agricole de l’Afrique de l’Ouest.
Les chiffres de la campagne 2025 résument cette trajectoire avec l’éloquence propre aux statistiques exceptionnelles. Un million cinq cent quarante-neuf mille deux cent vingt et une tonnes de noix de cajou produites, un record historique absolu. Une progression vertigineuse par rapport aux 702 000 tonnes de 2015, soit un doublement de la production en dix ans. Ce bond n’est pas le fruit du hasard ni d’une conjoncture favorable passagère. Il est le résultat d’une politique volontariste construite sur trois leviers complémentaires : l’encadrement des prix bord champ pour sécuriser les revenus des producteurs, l’investissement massif dans les capacités de transformation locale, et la structuration d’une filière qui fait vivre directement plus de 420 000 producteurs et, en élargissant le périmètre à l’ensemble de la chaîne de valeur de la plantation à l’exportation, environ 2,5 millions d’Ivoiriens.
La politique de prix bord champ mérite une attention particulière. L’État fixe chaque année un prix plancher en concertation avec les acteurs de la filière, mécanisme de régulation qui protège les producteurs contre les fluctuations brutales des marchés internationaux. En 2025, ce prix a atteint 425 FCFA le kilogramme, soit une hausse de 54 % par rapport aux 275 FCFA de 2024. Cette augmentation massive a injecté près de 173 milliards de FCFA de revenus supplémentaires directement dans les poches des producteurs, c’est-à-dire dans les économies rurales du nord du pays, là où les effets de la croissance économique ivoirienne peinaient jusqu’ici à ruisseler concrètement. Pour la campagne 2026, le prix a été ramené à 400 FCFA le kilogramme. Les autorités l’expliquent par un contexte international plus difficile et un souci de prudence dans la fixation d’un plancher soutenable pour tous les acteurs de la chaîne. Ce réajustement est compréhensible économiquement, mais il devra s’accompagner d’une vigilance sur l’impact qu’il aura sur les revenus des producteurs les plus modestes.
La révolution silencieuse de la filière se joue surtout dans la transformation locale. En 2011, 2 % seulement des noix produites en Côte d’Ivoire étaient transformées sur place. Le reste partait en brut vers les usines vietnamiennes et indiennes qui en capturaient toute la valeur ajoutée. Aujourd’hui, ce taux dépasse 42 %. En 2025, 659 579 tonnes de noix ont été transformées localement, une hausse de 91,7 % par rapport à l’année précédente, chiffre spectaculaire qui traduit l’entrée en production de nouvelles unités industrielles et la montée en régime des usines existantes. Le pays compte désormais 37 usines opérationnelles contre moins de 10 en 2015, pour une capacité installée de 830 000 tonnes par an. Ce qui rend ce mouvement particulièrement significatif, c’est sa dimension nationale : 24 de ces 37 unités appartiennent majoritairement à des entrepreneurs ivoiriens. Ce n’est pas une industrialisation par substitution d’importations étrangères. C’est une industrialisation par accumulation de capital local, portée par des opérateurs ivoiriens qui ont compris qu’il valait mieux transformer la noix chez soi que de la vendre brute pour que d’autres en tirent profit.
Les résultats financiers de cette montée en puissance sont tangibles. Les exportations d’amandes transformées ont atteint 72 000 tonnes en 2024, générant 249,1 milliards de FCFA de recettes. En 2025, ces recettes devraient approcher 350 milliards de FCFA. Et le chiffre d’affaires global de la filière, noix brutes et amandes confondues, a franchi pour la première fois en 2025 la barre symbolique des 1 000 milliards de FCFA, contre 88,9 milliards en 2008. Cet écart entre 2008 et 2025 dit l’ampleur de la transformation accomplie en moins de deux décennies.
La dimension sociale de cette réussite mérite d’être soulignée avec la même insistance que ses performances économiques. Le secteur industriel de la transformation génère environ 20 000 emplois directs, dont 66 % sont occupés par des femmes. Ce chiffre fait de la filière anacarde l’une des plus inclusives en matière d’emploi féminin dans toute l’économie formelle ivoirienne. Dans les usines de décorticage du nord du pays, ce sont des milliers de femmes qui ont accédé à un revenu salarié régulier, à une couverture sociale et à une autonomie économique que l’agriculture de subsistance ne leur offrait pas. Cet impact social, moins visible dans les rapports macroéconomiques, est peut-être le plus durable de tous les effets de la filière.
Mais la lucidité impose de ne pas s’arrêter aux succès. Plusieurs fragilités structurelles persistent et méritent d’être nommées sans détour. La dépendance aux exportations de noix brutes vers le Vietnam et l’Inde reste significative malgré les progrès de la transformation locale. Tant que l’objectif de 50 % de transformation à l’horizon 2030 n’est pas atteint, la moitié de la production ivoirienne continuera d’alimenter des industries étrangères plutôt que de créer de la valeur sur le territoire national. La fraude et la fuite des noix vers les pays voisins faussent les statistiques et privent la filière de volumes qui devraient alimenter les usines locales. Les changements climatiques, avec des épisodes de sécheresse plus fréquents et plus intenses dans le nord du pays, constituent une menace réelle sur la productivité d’un verger dont l’essentiel se trouve dans les zones les plus exposées. Et les besoins en financement pour moderniser et développer les unités de transformation restent considérables face à des capacités bancaires locales qui ne suffisent pas toujours à accompagner les ambitions des opérateurs.
Ces défis sont réels. Ils sont surmontables. La Côte d’Ivoire a déjà prouvé, sur la filière anacarde comme sur le cacao, qu’elle était capable de construire des politiques agricoles cohérentes sur le long terme et d’en mesurer les résultats avec rigueur. La filière anacarde n’est pas seulement une success story exportatrice. C’est un modèle de développement inclusif, porté par des producteurs ruraux, des entrepreneurs locaux et une politique publique qui a su créer les conditions de la montée en puissance sans étouffer l’initiative privée.
Passer de 2 % à 42 % de transformation locale en quinze ans était considéré comme irréaliste par beaucoup d’observateurs en 2011. Passer de 42 % à 50 % d’ici 2030 est désormais non seulement possible mais nécessaire. Et si la Côte d’Ivoire y parvient, elle aura définitivement transformé un arbre planté pour lutter contre l’érosion en un pilier de son émergence économique.
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