Par la Rédaction | Lementor.net
Il y a des défaites qui abattent. Et il y a des défaites qui enseignent. Celle concédée face à l’Allemagne samedi soir au BMO Field de Toronto appartient à la seconde catégorie. Non pas parce qu’elle ne fait pas mal. Elle fait mal. Mais parce qu’elle révèle avec une précision chirurgicale exactement ce qui sépare encore les Éléphants d’une grande équipe capable d’aller loin dans un Mondial : non pas le talent, non pas l’organisation, non pas l’intensité. Le dernier geste. Cette fraction de seconde entre voir l’occasion et la convertir, entre avoir le ballon dans une position favorable et trouver le fond des filets. Cette lucidité froide dans la surface adverse que seule l’expérience des grands matches construit, lentement, douloureusement, dans les moments exactement comme celui de ce soir à Toronto.
Les Éléphants ont bien joué. Il faut le dire clairement et sans ambiguïté, parce que la défaite ne doit pas effacer cette réalité. Ils ont livré un match sérieux, courageux, organisé contre une équipe allemande qui est l’une des deux ou trois meilleures du monde. Ils ont créé des occasions. Plusieurs. Des occasions franches, des situations où le deuxième but ivoirien était à portée de pied, des moments où ce match aurait pu basculer dans l’autre sens.
Inao s’est retrouvé dans une position idéale pour porter le score à deux buts à zéro. Sa frappe a heurté la barre transversale. Quelques centimètres entre un avantage qui aurait changé la dynamique du match et une occasion manquée qui a gardé l’Allemagne en vie. Yan Diomandé avait devant lui l’opportunité d’inscrire son premier but dans une Coupe du monde. Ce moment que tout footballeur rêve de vivre, ce moment qui s’inscrit à jamais dans une carrière. Au dernier instant, la lucidité l’a quitté. Franck Kessié, dans la surface de réparation, n’avait qu’à pointer le ballon. Pas besoin d’une frappe puissante, pas besoin d’un geste technique élaboré. Simplement orienter le cuir. Il s’y est mal pris. Et Simon Adingra, dans une position où le tir instantané était la décision idoine, du pied gauche ou du pied droit, a hésité une fraction de seconde de trop.
Mais les occasions manquées ne racontent qu’une partie de l’histoire. La plus lourde erreur du match a peut-être été défensive. Ghislain Konan, sans intention malveillante et dans le feu de l’action, n’a pas respecté la ligne défensive. Ce manquement au principe de base du jeu en ligne, cette fraction de seconde de décalage qui rompt le piège du hors-jeu et ouvre un couloir là où il ne devrait pas y en avoir, a coûté cher. Très cher. C’est cette mécanique collective, ce réflexe défensif coordonné qui s’acquiert dans la répétition et dans la connivence entre défenseurs, qui a fait défaut au moment le plus critique.
Ces erreurs racontées ainsi peuvent ressembler à une liste de manquements individuels. Ce n’est pas ainsi qu’il faut les lire. Ce sont les manifestations d’un même phénomène : l’inexpérience des grands matches. Pas l’inexpérience du football en général. Ces joueurs évoluent dans les meilleurs clubs du monde. Amad Diallo joue à Manchester United. Simon Adingra a brillé en Premier League avec Brighton. Seko Fofana et Franck Kessié ont disputé des dizaines de matches européens à enjeu élevé. Mais une Coupe du monde contre l’Allemagne, c’est autre chose. C’est un niveau de pression, d’intensité et de rapidité d’exécution que seule la répétition de ce type de confrontations construit. Et cette répétition, ces Éléphants ne l’ont pas encore. C’est leur premier Mondial depuis douze ans. Pour beaucoup d’entre eux, c’est leur premier match de Coupe du monde tout court.
L’Allemagne, de son côté, n’a pas fourni un grand match au sens spectaculaire du terme. Elle n’a pas submergé les Éléphants. Elle n’a pas dominé le jeu avec la supériorité qu’on lui prêtait sur le papier. Son mérite principal a été de garder son calme, de ne pas paniquer quand la Côte d’Ivoire a pris l’avantage, de faire confiance à son système et à sa qualité individuelle pour retourner le match. C’est précisément cela qui caractérise les grandes équipes : elles ne gagnent pas toujours en domination. Elles gagnent aussi en gestion, en patience, en capacité à rester solides quand les circonstances ne leur sont pas favorables. C’est une leçon en soi.
Emerse Faé sait ce qui n’a pas fonctionné. Il l’a vu depuis son banc avec la même clarté que tout le monde. Il sait que les occasions créées suffisaient à gagner ce match. Il sait aussi que l’écart entre créer des occasions et les concrétiser est précisément l’écart de maturité que ses joueurs doivent encore combler. Ce travail ne se fait pas en une nuit. Il se fait dans les matches, dans les situations, dans l’accumulation d’expériences comme celle de ce soir à Toronto qui laissent des traces dans la mémoire d’un joueur et qui le rendent un peu plus lucide, un peu plus rapide dans le geste, un peu moins impressionnable la prochaine fois.
Et il y a une prochaine fois. Elle s’appelle Curaçao. Le 25 juin à Philadelphie. Et contrairement à ce que la défaite de ce soir pourrait laisser croire dans un moment de découragement, la Côte d’Ivoire reste maître de son destin dans ce groupe. Un point contre Curaçao dans les bonnes conditions peut suffire à qualifier les Éléphants pour les huitièmes de finale. Ce n’est pas l’idéal. Ce n’était pas le plan. Mais c’est la réalité, et cette réalité est encore favorable. Elle exige simplement que les Éléphants convertissent contre Curaçao ce qu’ils n’ont pas converti contre l’Allemagne. Que cette leçon de Toronto devienne le carburant du match de Philadelphie.
Les Éléphants ont trébuché. Ils n’ont pas chuté. La différence est fondamentale. Trébucher, c’est perdre l’équilibre un instant avant de le retrouver. Chuté, c’est être à terre, incapable de se relever. Ces Éléphants-là ne sont pas à terre. Ils ont montré en deux matches qu’ils avaient le niveau pour rivaliser avec les meilleures équipes de ce Mondial. Ils ont battu l’Équateur. Ils ont failli battre l’Allemagne. Et ils iront chercher leur qualification contre Curaçao avec la conviction que ce tournoi ne leur a pas encore dit son dernier mot.
La leçon de Toronto est simple et précieuse : le travail ne s’arrête jamais. Les commentaires sur les erreurs ne finiront pas. Il y en aura toujours. Mais est-il aussi responsable pour nous, fans des Éléphants, de leur lancer la pierre là où ils ont besoin de nous ? Non. Ces joueurs portent nos couleurs dans la compétition la plus regardée du monde. Ils méritent notre soutien, pas notre procès. Ce chemin, ils sont en train de le parcourir. Et chaque match de ce Mondial, gagné ou perdu, les rapproche de la version d’eux-mêmes qui saura faire la différence quand ce sera vraiment le moment.
Allez les Éléphants.
Leave a comment