Par La Rédaction | Lementor.net
Curaçao arrive. Et avant que la fête ne commence, avant que les certitudes n’envahissent les conversations et que la qualification ne soit célébrée dans les maquis d’Abidjan avant même d’être obtenue sur la pelouse de Philadelphie, il faut dire une chose avec toute la franchise que ce moment exige : ce match n’est pas gagné. Il n’est pas joué. Et il ne sera pas facile.
Il est tentant, humainement tentant, après la douleur de Toronto et les occasions manquées contre l’Allemagne, de se tourner vers Curaçao avec le soulagement de celui qui aperçoit enfin une porte de sortie. De regarder le classement, de compter les points, de faire les calculs et de conclure que l’arithmétique est favorable. Elle l’est. Mais le football ne se joue pas sur les calculatrices. Il se joue sur les terrains. Et sur les terrains, la logique des classements a été contredite des milliers de fois depuis que ce sport existe.
Curaçao a un point. Curaçao doit gagner pour espérer une qualification. Et c’est précisément là que réside le danger que beaucoup refusent de voir. Une équipe acculée, une équipe qui n’a plus rien à perdre, une équipe qui joue sa survie dans ce tournoi est toujours l’adversaire le plus imprévisible qui soit. Elle arrive libérée de toute pression. Elle joue sans filet. Elle prend des risques que des équipes avec quelque chose à préserver n’oseraient jamais prendre. Et dans ce football-là, dans ce football de l’extrême nécessité, les petits peuvent devenir grands le temps d’un soir.
L’histoire du football mondial est un cimetière de certitudes trop vite affichées. Des champions du monde éliminés au premier tour. Des favoris absolus battus par des équipes dont personne ne se souvenait le nom la veille. Ce ne sont pas des anomalies. Ce sont des rappels permanents que le football, contrairement à tant d’autres sports, n’obéit pas à la hiérarchie. Il obéit au moment. À l’état d’esprit. À la concentration. À l’intensité du premier quart d’heure qui donne le ton d’un match et dans lequel, si les Éléphants arrivent avec la légèreté de ceux qui croient que c’est déjà plié, un but encaissé peut transformer une formalité annoncée en cauchemar vécu.
En interne, la délégation ivoirienne sait tout cela. Le message qui circule dans le camp des Éléphants est celui de l’humilité, de la rigueur et du respect absolu de l’adversaire. Nous sommes conscients que la tâche ne sera pas aisée. Restons modestes. Ces mots ne sont pas de la fausse modestie pour les caméras. Ce sont les mots de gens qui ont vu des matches de football depuis assez longtemps pour savoir que la suffisance est la première défaite. Emerse Faé ne prépare pas Curaçao comme un entraînement de fin de saison. Il le prépare comme il a préparé la France. Comme il a préparé l’Allemagne. Avec la même rigueur, la même analyse, la même exigence envers ses joueurs.
C’est ce message que nous, supporters, médias, amoureux des Éléphants, avons la responsabilité de relayer et non d’étouffer sous le poids de notre impatience et de notre soulagement prématuré. Les Ivoiriens ont leurs opinions, et c’est leur droit le plus légitime. Espérer, analyser, projeter : tout cela est sain. Mais il y a une frontière entre l’espoir qui porte et l’arrogance qui étouffe. L’espoir donne des ailes aux joueurs. L’arrogance leur met du plomb dans les chaussures. Et nos joueurs, à Philadelphie le 25 juin, auront besoin de leurs ailes.
Ce que nous leur devons ce soir-là, ce n’est pas la certitude de leur victoire criée depuis Abidjan. C’est la confiance silencieuse de ceux qui croient en leur travail, qui respectent leur préparation, et qui comprennent que les batailles les plus importantes se gagnent d’abord dans la tête avant de se gagner sur le terrain. Ces Éléphants ont montré contre l’Équateur qu’ils savaient souffrir sans craquer. Ils ont montré contre l’Allemagne qu’ils avaient le niveau pour jouer avec les meilleurs. Il leur reste à montrer contre Curaçao qu’ils ont cette maturité collective, cette humilité des grands, qui consiste à prendre au sérieux même ce que tout le monde autour d’eux traite à la légère.
Douze ans d’absence de la Coupe du monde. Une nation entière qui porte dans sa mémoire collective ces sorties prématurées de 2006, 2010, 2014 qui avaient chaque fois laissé le sentiment d’un potentiel tahi, d’une occasion manquée, d’une génération sacrifiée sur l’autel de sa propre insuffisance collective. Ce 25 juin à Philadelphie, ces Éléphants ont l’opportunité d’effacer tout ça. De tourner une page. D’entrer dans l’histoire du football ivoirien par la grande porte. Pas celle des beaux matches perdus. Celle des qualifications méritées, arrachées avec les dents, obtenues parce qu’on les a préparées avec sérieux et abordées avec respect.
Rien n’est perdu. Rien n’est gagné. Il reste un match. Un seul. Quatre-vingt-dix minutes pour écrire la suite d’une histoire qui mérite une belle fin.
Restez humbles. Faites confiance au travail. Et laissons les Éléphants nous surprendre là où on les attend le moins : dans la dignité du professionnel qui respecte son métier jusqu’au dernier coup de sifflet.
Allez les Éléphants.
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