Par La Rédaction | Lementor.net
Le 24 juillet 2026, dix jours après la publication de sa note critique sur le groupe consultatif du PND, Ahoua Don Mello a publié une nouvelle tribune. Le sujet cette fois n’est pas la dette ivoirienne ni le financement du développement. C’est l’Eco, la monnaie unique de la CEDEAO dont le lancement en 2027 vient d’être confirmé au sommet de Freetown. Et son angle d’attaque est plus précis et plus politique que dans ses sorties précédentes : la CEDEAO a confié le pilotage du dossier au président Alassane Ouattara. Don Mello dit que ce choix place son compatriote devant un test décisif dont l’issue dira quelque chose sur l’histoire ivoirienne et africaine.
Pour comprendre la portée de cette tribune, il faut d’abord comprendre qui parle. Ahoua Don Mello n’est pas un économiste académique qui commente depuis une chaire universitaire. C’est un acteur politique ivoirien de premier plan, ancien ministre des Infrastructures économiques sous Laurent Gbagbo entre 2003 et 2010, ancien candidat à la présidentielle d’octobre 2025, fondateur du Congrès des pionniers et, fait peu connu du grand public ivoirien, vice-président de l’Alliance internationale des BRICS et expert associé de l’Université de Kazan en Russie. Ce dernier élément n’est pas anodin : il place Don Mello dans un réseau intellectuel et politique qui voit la question monétaire africaine depuis une perspective explicitement anti-occidentale et pro-multipolaire. Quand il parle de l’Eco, il ne parle pas seulement d’économie. Il parle de géopolitique.
Sa lecture de l’histoire de l’Eco commence en 1987 avec le Programme de coopération monétaire de la CEDEAO. Quarante ans de discussions. Quarante ans de reports. Quarante ans de critères de convergence jamais respectés collectivement. Il rejette la lecture officielle qui présente ces reports comme un problème technique de discipline budgétaire. Pour lui, le vrai obstacle n’est pas le déficit public malien ou le taux d’inflation ghanéen. C’est la résistance d’une puissance extérieure à voir naître une monnaie africaine autonome. Cette puissance, il la nomme explicitement : la France.
Son argumentaire sur ce point est documenté et précis. Il rappelle qu’en 2019, à la suite des décisions prises par les chefs d’État de la CEDEAO de mettre fin à la garantie française et à la parité fixe entre l’euro et le franc CFA, la France avait proposé un Eco adossé au franc CFA. Cette intervention française, dit Don Mello, visait à vider de sa substance le projet de monnaie souveraine en maintenant l’ancrage à l’euro sous un autre nom. La France n’a aucun intérêt à l’Eco, dit-il explicitement dans sa tribune. Et seule une véritable volonté politique affirmant la primauté des intérêts de la CEDEAO face aux intérêts externes peut permettre de tirer profit des opportunités qu’offre l’Eco.
Cette lecture n’est pas partagée par tous les économistes. La question de savoir si la France freine délibérément l’Eco ou si elle cherche simplement à protéger des intérêts commerciaux et financiers légitimes dans la zone franc est un débat ouvert dont la réponse dépend largement de la posture idéologique de celui qui répond. Ce que Don Mello dit est la version souverainiste de cette réalité. Elle a le mérite de la cohérence et de la clarté. Elle a la limite de sa cohérence : elle attribue à un acteur extérieur une responsabilité principale dans un échec dont les acteurs africains eux-mêmes portent une part documentée.
La vraie nouveauté de cette tribune par rapport aux positions antérieures de Don Mello est la mise en cause directe d’Alassane Ouattara. La CEDEAO a fait du président ivoirien le seul membre encore en fonction de la Task Force présidentielle constituée en 2013 avec les présidents Issoufou Mahamadou du Niger et John Dramani Mahama du Ghana. Les deux autres membres n’étant plus en poste, c’est Ouattara seul qui pilote désormais ce processus. Don Mello qualifie ce mandat de piège ou de test décisif. Le mot piège dit : si Ouattara échoue, c’est lui qui portera la responsabilité politique de l’échec de l’Eco. Le mot test dit : si Ouattara réussit en produisant un Eco véritablement indépendant du franc CFA et de l’ancrage euro, il entre dans l’histoire africaine par une porte que peu de présidents ivoiriens ont franchie.
Cette mise en tension entre piège et test dit quelque chose sur la façon dont Don Mello utilise la question monétaire comme instrument politique. Critiquer Ouattara sur l’Eco, c’est l’attaquer sur un terrain où la rhétorique souverainiste africaine est populaire bien au-delà de l’opposition traditionnelle au RHDP. Des jeunes Africains qui ne savent rien d’Ahoua Don Mello ni du paysage politique ivoirien sont sensibles au discours qui dit que l’Afrique a droit à sa propre monnaie sans tutelle étrangère. En interpellant Ouattara sur ce sujet précis, Don Mello cherche à élargir son audience au-delà de l’électorat ivoirien de l’opposition.
Ses propositions concrètes méritent d’être examinées séparément de la charge politique. Trois axes précis. La discipline stricte sur la convergence budgétaire avec des mécanismes contraignants et non simplement indicatifs entre États membres. La reprise en main de la gestion des mines d’or dans les États membres pour constituer des réserves régionales solides qui donneraient à l’Eco une assise en or plutôt qu’une dépendance à l’euro ou au dollar. Et un processus référendaire dans chaque pays membre pour que le débat sur l’Eco ne reste pas circonscrit aux seules instances présidentielles et que les peuples s’approprient les enjeux de ce changement fondamental.
Ces trois propositions ont des mérites réels. La convergence budgétaire contraignante est ce qui manque à l’UEMOA depuis des décennies. L’or comme réserve régionale est une idée qui circule dans les cercles économiques africains depuis la montée des cours du métal jaune. Et la démocratie délibérative sur les questions monétaires est une exigence de légitimité que l’Union européenne elle-même a appris à ses dépens qu’elle ne pouvait pas ignorer. Les critiques de ces propositions sont tout aussi réelles. La discipline budgétaire contraignante suppose des mécanismes de transferts compensatoires que la CEDEAO n’a pas les ressources pour financer. L’or comme réserve suppose une nationalisation partielle du secteur minier que les partenaires privés résisteraient. Et le référendum dans chaque pays suppose une maturité du débat public sur les questions monétaires que peu de pays africains ont encore atteinte.
Ce que les tribunes répétées de Don Mello disent finalement sur sa posture politique est clair. Il est devenu le critique institutionnel le plus systématique et le plus documenté de la gouvernance économique ivoirienne et régionale depuis juillet 2026. PND d’abord. Eco ensuite. Réforme électorale en parallèle. Cette accumulation de prises de position techniques et argumentées dit qu’il construit une identité politique précise : l’homme qui pose les vraies questions que personne d’autre ne pose. Dans un espace politique dominé par le RHDP, c’est peut-être la niche la plus cohérente qu’un opposant intellectuel puisse occuper. La question est de savoir si cette niche produit des suffrages en 2030 ou seulement de la visibilité médiatique. Les deux ne sont pas la même chose.
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