Par La rédaction | Lementor.net
Ce lundi matin, la capitale économique ivoirienne a vécu l’une de ses pires matinées pluvieuses de la saison. Des précipitations d’une intensité exceptionnelle se sont abattues sur le district d’Abidjan, provoquant en quelques heures un enchaînement de catastrophes qui dit, une fois de plus, ce que la ville refuse d’entendre sur sa propre vulnérabilité structurelle : Abidjan est une métropole de plus de cinq millions d’habitants dont une partie significative est construite sur des terrains qui ne devraient pas être habitables, avec des infrastructures de drainage qui n’ont pas suivi le rythme d’une urbanisation galopante et incontrôlée.
Le bilan humain le plus grave a été enregistré à Attécoubé, dans le quartier de Mossikro, où un glissement de terrain a enseveli plusieurs habitations. Des victimes ont été recensées selon les premiers signalements, sans qu’un bilan officiel ne soit encore disponible au moment de la rédaction de cet article. Ce type de drame, un glissement de terrain qui engloutit des maisons construites sur des pentes instables dans un quartier populaire dense, est malheureusement devenu une tragédie récurrente de la saison des pluies abidjanaise. Chaque année, les mêmes zones, les mêmes familles, les mêmes pertes. Et chaque année, le même constat d’impuissance d’institutions qui n’ont ni les moyens ni parfois la volonté politique de résoudre durablement le problème.
La géographie du désastre de ce lundi couvre pratiquement l’ensemble du district. À Yopougon, au niveau de la nouvelle morgue, la chaussée a été complètement coupée, empêchant les habitants de quitter la zone. Les secteurs de Toit Rouge, Gesco PK22, Gesco Manutention et Andokoi ont été submergés. Le pont de Niangon Lokoua, infrastructure vitale pour la circulation dans cette partie de la commune la plus peuplée d’Afrique de l’Ouest francophone, s’est retrouvé submergé par les eaux. À Koumassi, la route du 20e arrondissement est devenue impraticable et une importante montée des eaux a été signalée aux abords du lycée municipal. Les communes de Port-Bouët, Marcory, Abobo, Songon et Bingerville ont également subi des inondations et des montées d’eau à Jean Folly, Gonzague, Marcory Champroux, au carrefour Angré, à la cité Impôt de Bingerville et en face de la mairie de Songon où plusieurs habitations ont été envahies. À Cocody, la Riviera M’Badon Éden et la Riviera 3 se sont retrouvées sous les eaux, et la route Henri Konan Bédié a été touchée par la montée des eaux, ralentissant considérablement un trafic déjà saturé.
Les dégâts matériels s’ajoutent au tableau. Un mur effondré sur la route du 9 Kilo. Un pan de mur tombé sur la chaussée aux Deux-Plateaux Vallons derrière la pharmacie Saint-Gil. À Riviera 2, deux troncs d’arbres se sont abattus sur le boulevard Germain-Coffi-Gadeau au niveau du secteur de Petit Bouaké, obstruant partiellement la circulation. Une autre chute d’arbre à Sébroko a bloqué totalement la voie. Les sapeurs-pompiers, l’Office national de la protection civile et la Police nationale ont été mobilisés pour porter assistance aux populations sinistrées. Les autorités ont invité les populations à la prudence et à éviter les zones inondées ou sujettes aux glissements de terrain.
Ce qu’il faut dire clairement, au-delà du récit des dégâts, c’est pourquoi Abidjan est aussi vulnérable aux fortes pluies. La réponse est dans l’histoire de son urbanisation. La ville a crû à une vitesse que personne n’a vraiment su ou voulu réguler. Des quartiers entiers ont été construits sur des zones inondables, des berges lagunaires, des pentes instables que les géologues et les urbanistes auraient classées inconstructibles si les règles d’urbanisme avaient été appliquées. Le drainage des eaux pluviales, infrastructure invisible et peu glamour qui ne génère pas de photos officielles ni de discours d’inauguration, n’a pas bénéficié des investissements qu’une ville de cette taille exige. Les caniveaux sont insuffisants, mal entretenus, souvent encombrés par les déchets que le système de collecte des ordures ménagères ne réussit pas à évacuer complètement.
Cette vulnérabilité n’est pas une fatalité. Elle est un choix, ou plutôt une accumulation de non-choix. Le choix de ne pas appliquer les règles d’urbanisme. Le choix de ne pas investir suffisamment dans le drainage. Le choix de ne pas déguerpir les occupants des zones à risque, ou de ne pas le faire dans des conditions qui leur offrent une alternative viable. Le choix de traiter les inondations saisonnières comme des crises ponctuelles à gérer plutôt que comme le symptôme d’une pathologie urbaine structurelle à soigner.
La coïncidence douloureuse de ce lundi mérite d’être nommée. Les habitants de Koumassi ont subi le 3 juin les démolitions illégales du quartier Campement qui les ont mis à la rue. Et ce 29 juin, c’est la pluie qui frappe à nouveau le même arrondissement, rendant impraticable la route du 20e et menaçant des familles dont certaines n’ont pas encore retrouvé un logement stable après les démolitions du début du mois. Deux coups portés aux mêmes populations en moins d’un mois. Il serait difficile de trouver une meilleure illustration de ce que signifie être pauvre et vulnérable dans la Côte d’Ivoire de 2026.
Les solutions existent et elles sont connues. Un plan de drainage des eaux pluviales ambitieux et financé, comme ceux que plusieurs grandes villes africaines ont conduits avec succès, notamment Dakar avec l’ONAS et Accra avec ses programmes de gestion des inondations. Un programme de délocalisation des populations des zones à risque vers des sites aménagés avec des logements accessibles et des infrastructures de base. Une application rigoureuse des règles d’urbanisme pour stopper la construction anarchique dans les zones inondables et sur les pentes instables. Et une gestion des déchets solides suffisamment efficace pour éviter que les caniveaux existants ne soient constamment obstrués par les ordures.
Le PND 2026-2030, qui alloue des ressources considérables aux infrastructures stratégiques, doit faire de la résilience urbaine d’Abidjan l’un de ses chantiers prioritaires. Non pas parce que c’est électoralement rentable ou visuellement impressionnant. Mais parce que tant que des familles mourront sous des glissements de terrain à Mossikro et que des quartiers entiers seront coupés du monde à chaque saison des pluies, la croissance économique ivoirienne ne sera pas inclusive. Elle sera une croissance qui laisse derrière elle les plus vulnérables, ceux qui n’ont pas les moyens d’habiter sur des terrains viabilisés et qui paient de leur vie ou de leur dignité le prix de cette exclusion foncière.
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