Par La Rédaction | Lementor.net
Le mardi 2 juin 2026, dès les premières heures de la journée, le District autonome d’Abidjan a lancé une opération de déguerpissement dans le quartier de Vridi 3, communément appelé Zimbabwé, dans la commune de Port-Bouët. Des engins de démolition ont rasé les habitations pendant que des habitants tentaient désespérément de sauver leurs effets personnels à l’aide de tricycles et de véhicules de fortune. Le bilan humain de cette opération est considérable : plus de 30 000 habitants se retrouvent sans toit ni solution de relogement immédiate.
Ce qui distingue ce dossier des autres opérations de déguerpissement menées par le District, c’est l’ampleur de la contestation venue de la mairie de Port-Bouët elle-même, institution qui aurait dû être la première associée à une décision touchant aussi profondément sa population.
La chronologie des faits, telle qu’établie par la mairie de Port-Bouët dans son communiqué officiel, est éclairante. Le 26 mai 2026, soit une semaine avant l’opération, le président du Comité de gestion du quartier Vridi 3 a saisi les autorités municipales pour les informer de rumeurs persistantes faisant état d’un déguerpissement imminent. Face à la propagation de ces rumeurs, le député-maire de Port-Bouët a adressé une correspondance officielle, numérotée 00415/MPB/SG, au gouverneur du District autonome d’Abidjan pour obtenir des clarifications et des informations officielles sur la situation. Cette demande est restée sans réponse. Et c’est dans ce silence que, le mardi 2 juin à l’aube, les populations ont constaté un déploiement massif des forces de l’ordre dans le secteur de Petit-Bassam, suivi du mouvement des bulldozers en direction de Vridi 3.
La version du District autonome d’Abidjan est radicalement différente. Selon son communiqué officiel, l’opération avait été annoncée aux populations concernées depuis plusieurs mois, précédée de nombreuses séances de sensibilisation destinées à les informer des risques encourus. Le District justifie sa décision par la vulnérabilité structurelle du site : insalubrité, installations électriques anarchiques, manque d’aménagement urbain, et exposition accrue aux dangers en période de fortes pluies. L’institution inscrit cette opération dans son objectif affiché de zéro mort en 2026, stratégie de prévention des catastrophes urbaines qui vise à vider les zones les plus dangereuses avant que la saison des pluies ne fasse de nouvelles victimes.
Mais la mairie de Port-Bouët conteste frontalement cette version des faits, point par point, dans un communiqué d’une précision rare pour une institution municipale qui s’oppose publiquement à une décision du District. Les habitants de Vridi 3 affirment n’avoir jamais échangé formellement avec les services du District sur un projet de déguerpissement. La mairie réfute l’idée que Vridi 3 soit une zone de non-vie, rappelant que les populations y sont installées depuis plus de soixante ans. Elle souligne que le quartier n’a jamais été identifié comme zone à risque et n’a jamais fait l’objet d’un cataclysme météorologique, argument qu’elle appuie en mentionnant la présence sur le site d’un centre de santé communautaire public et d’un groupe scolaire public, infrastructures que l’État lui-même y a construites au fil des décennies. La mairie rappelle également l’importance économique du quartier, réputé pour ses activités de pêche artisanale, l’une des plus significatives de Côte d’Ivoire.
Cette contradiction factuelle entre le District et la mairie n’est pas un simple désaccord de communication. Elle pose une question institutionnelle de fond. Si l’État lui-même a construit une école et un centre de santé publics dans une zone qu’il qualifie aujourd’hui d’impropre à l’habitation et de non-vie, c’est que la classification de ce territoire a changé, ou que les justifications avancées pour le déguerpissement sont fragiles. Un quartier où l’État a investi dans des infrastructures éducatives et sanitaires publiques n’est pas un quartier informel et sauvage. C’est un quartier reconnu, intégré dans le tissu urbain depuis des décennies, dont la subite reclassification en zone à risque mérite une explication plus rigoureuse que celle fournie jusqu’ici.
Le gouvernement, par la voix de son porte-parole Amadou Coulibaly, a apporté son soutien plein et entier à l’opération lors du Conseil des ministres du 3 juin, affirmant que le District a la volonté de rétablir l’ordre dans nos villes et que l’occupation de l’espace public demeure précaire et peut être remise en cause à tout moment conformément à la réglementation en vigueur. Cette position gouvernementale, qui privilégie le rétablissement de l’ordre urbain sur la protection sociale des populations affectées, illustre une tension structurelle dans la politique de déguerpissement ivoirienne : l’objectif sécuritaire et sanitaire de prévenir les catastrophes liées aux inondations entre en collision frontale avec l’absence de solutions de relogement préalables pour des dizaines de milliers de personnes.
Ce dossier survient dans un contexte particulièrement chargé pour la politique foncière ivoirienne. L’affaire Koumassi Campement, où 34 hectares ont été rasés le 3 juin sur la base de documents administratifs frauduleux, a révélé au grand jour les fragilités du contrôle de l’État sur les opérations de démolition urbaine. À Vridi 3, le problème est inversé : c’est l’État lui-même, à travers le District, qui mène l’opération, mais selon des modalités contestées par l’institution municipale la plus directement concernée. Les deux dossiers, bien que différents dans leur nature, posent la même question de fond : comment l’État ivoirien gère-t-il les opérations de déguerpissement urbain sans sacrifier les droits fondamentaux et la dignité des populations concernées ?
Pour les 30 000 habitants de Vridi 3 désormais sans toit, ces débats institutionnels entre le District et la mairie de Port-Bouët sont secondaires face à l’urgence de leur situation. Ce qu’ils attendent, ce ne sont pas des communiqués contradictoires sur qui a raison dans cette controverse. C’est un toit, une solution de relogement digne, et une réponse claire sur leur avenir immédiat.
Leave a comment