Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le mercredi 29 juillet 2026 au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, le ministre de la Transition numérique Djibril Ouattara a lancé les programmes Ivoire Tech Next 15 et Ivoire Tech Scale Up, deux dispositifs d’accompagnement de 24 mois destinés à 30 startups et PME numériques, adossés à des partenaires bancaires dont Ecobank. Au cœur de cette annonce, une ambition s’est détachée : bâtir la première école multinationale africaine dédiée à l’intelligence artificielle, basée en Côte d’Ivoire.
Ce n’est pas une annonce isolée. Elle s’inscrit dans une séquence engagée depuis mars 2025 avec la remise au Premier ministre Beugré Mambé de la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle et de la gouvernance des données, la SNIA 2030, bâtie sur trois piliers : investissement, inclusion et gouvernance. En juillet 2026, à Genève, en marge du premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA, Djibril Ouattara avait déjà porté cette ambition d’école régionale devant les pays de la sous-région, plaidant pour des infrastructures communes et une harmonisation réglementaire à l’échelle africaine.
L’enjeu est économique autant que stratégique. Le numérique représente entre 6 et 8 % du PIB ivoirien. Le gouvernement veut doubler cette contribution. La SNIA 2030 est adossée à une enveloppe évaluée à 1,8 milliard de dollars sur cinq ans pour financer les infrastructures, la formation et la gouvernance des données. Ce chiffre dit à la fois l’ambition et la tension : mobiliser 1,8 milliard dans un contexte budgétaire contraint par les urgences sociales n’est pas une équation simple. La couverture internet dépasse 95 % de la population. Le tissu économique est composé à 95 % de PME qui constituent le gisement prioritaire de la politique de diffusion technologique.
L’école multinationale répond à un déficit documenté. Le pays comptait moins de 200 publications scientifiques en IA en 2023. Former sur place des ingénieurs et des data scientists capables de traiter des problématiques africaines, c’est construire les conditions d’une IA adaptée aux réalités locales : langues nationales, agriculture tropicale, économie informelle. Plutôt que de dépendre de modèles globaux entraînés sur des données occidentales. Dans l’agro-industrie, cœur de l’économie ivoirienne, les usages identifiés sont précis : imagerie satellitaire pour détecter précocement les maladies comme le swollen shoot du cacaoyer, triage automatisé dans les usines, maintenance prédictive, inclusion financière des petits producteurs via des assistants vocaux multilingues et un scoring de crédit alternatif.
Les obstacles sont réels et documentés. Le classement Oxford Insights 2023 situait la Côte d’Ivoire au 138ème rang sur 193 pays pour la préparation gouvernementale à l’IA avec un score de 20 sur 100 sur l’indicateur d’ouverture des données. Le pays disposait début 2025 d’un seul supercalculateur et de très peu de GPU. Le datacenter national livré en avril 2025 a permis l’acquisition de nouveaux équipements mais l’écart avec les standards internationaux reste un défi majeur que certains experts jugent sous-estimé dans le calendrier de cinq ans. Le Hub national d’IA installé à Bingerville, aux côtés du Centre national de calcul hébergé au Pôle scientifique de l’Université Félix Houphouët-Boigny, est la réponse infrastructurelle à cette double contrainte de capacité et de sécurité.
La réussite de ce pari dépendra moins de l’accumulation d’annonces que de la cohérence effective entre formation, infrastructures de calcul, gouvernance des données et financement durable. L’ouverture de cette école n’est pas une fin en soi. C’est un signal. Celui d’un pays qui entend produire ses propres talents, ses propres modèles et ses propres solutions. Si cette ambition se traduit par des investissements concrets et une coordination durable entre État, secteur privé et partenaires africains, la Côte d’Ivoire peut devenir un pôle de référence pour une intelligence artificielle authentiquement africaine. Le pari est lancé. Le verdict se lira dans les résultats, pas dans les discours.
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