Par Bakary Cissé | Lementor.net
Pendant que tous les regards se tournent vers le cacao et l’anacarde, la filière hévéicole ivoirienne a accompli sans tapage l’un des succès industriels les plus remarquables de l’agriculture africaine. La Côte d’Ivoire est devenue le deuxième producteur mondial de caoutchouc naturel sur la seule force d’un modèle agricole singulier. Une ascension silencieuse qui mérite d’être nommée et analysée pour ce qu’elle dit vraiment sur les capacités économiques du pays.
L’écosystème hévéicole ivoirien tient sur trois piliers. En haut les usiniers historiques, SAPH, SOGB, CHC, TRCI, CCP, auxquels sont venus s’ajouter des investisseurs industriels attirés par les incitations fiscales, notamment asiatiques, portant le parc de transformation à plus de 40 usines fonctionnelles sur le territoire. En bas l’infanterie silencieuse de cette réussite : entre 180 000 et 200 000 planteurs villageois organisés en coopératives qui détiennent à eux seuls plus de 75 % du verger national. Entre les deux une architecture de régulation, APROMAC, AUPCN, FPH-CI, Conseil Hévéa-Palmier à Huile, qui a su mieux que dans d’autres filières discipliner la croissance du secteur.
Les chiffres donnent le vertige. Plus de 1 200 milliards de FCFA injectés chaque année dans l’économie nationale. Une production dépassant 1,7 million de tonnes faisant du caoutchouc le deuxième produit agricole d’exportation du pays juste derrière le cacao. Une capacité de transformation locale qui franchit désormais les 2 millions de tonnes annuelles. Et un tissu social : 330 000 emplois directs, saigneurs, ouvriers agricoles, techniciens, logisticiens, et plus d’1,5 million de personnes vivant indirectement de cette économie du latex.
L’un des secrets de cette croissance tient en une phrase simple : l’hévéa paie tous les mois. Là où le cacao, l’anacarde et le café imposent le rythme des campagnes saisonnières, la saignée offre aux planteurs une liquidité mensuelle presque salariale. Ce détail non anodin a convaincu des centaines de milliers de familles de reconvertir leurs terres. Plus de 80 % de la production vient de petites exploitations familiales et non de vastes concessions industrielles. Les clones à haut rendement introduits grâce aux travaux du CNRA et un prix d’achat sécurisé par l’APROMAC ont fait le reste.
Mais toute ascension appelle son propre vertige. En exportant l’essentiel de sa production sous forme brute ou semi-transformée, la Côte d’Ivoire ne capte aujourd’hui que 10 à 15 % de la valeur finale de ce marché. Le pneumatique, le gant médical, la pièce industrielle : voilà où se loge la vraie richesse, et voilà ce que d’autres fabriquent avec cette matière première. L’État ivoirien semble l’avoir compris et a construit un arsenal fiscal pour infléchir la trajectoire : exonérations douanières et suspension de TVA sur les équipements industriels, exonérations de BIC et de patente pour les nouvelles usines, zonage incitatif offrant jusqu’à 10 à 15 ans d’exonération dans les zones de production, crédits d’impôt pour les usiniers qui investissent dans la deuxième et troisième transformation, fiscalité différentielle qui taxe davantage le produit brut exporté que le produit usiné localement.
Le jour où la Côte d’Ivoire exportera des pneus plutôt que des balles de fonds de tasse, cette filière discrète deviendra un véritable pilier de souveraineté industrielle. Le caoutchouc naturel est un trésor national. Il attend encore son atelier.
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