Par Bakary Cissé | Lementor.net
La Côte d’Ivoire a généré 12,26 milliards de dollars de valeur ajoutée manufacturière en 2025, se hissant au 5ème rang africain derrière l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Maroc et le Nigeria. Ce chiffre, cohérent avec les données de la Banque mondiale qui évaluent la valeur ajoutée manufacturière ivoirienne à 12,259 milliards de dollars pour la même année, vient rebattre la hiérarchie économique du continent. Il confirme une tendance déjà repérée par la Banque africaine de développement dont l’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 place la Côte d’Ivoire au 10ème rang continental sur 54 pays, loin devant le Nigeria au 14ème rang et le Ghana au 18ème.
Ce basculement silencieux présente une Côte d’Ivoire qui n’est plus seulement une économie de matières premières mais qui s’impose progressivement comme une économie qui transforme, fabrique, assemble, conditionne et exporte. Le pays avait longtemps été regardé comme une grande puissance agricole où le café, le cacao, l’hévéa, l’huile de palme, l’anacarde et le coton nourrissaient l’économie avec une large part de la valeur créée sur d’autres continents. Ce classement de 2025 dit que cette époque est derrière lui, au moins partiellement.
Le socle de cette montée en puissance reste largement agro-industriel. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire a fait de la transformation locale un cheval de bataille. Dans le cacao, l’ambition dépasse le seul statut de premier producteur de fèves avec une transformation progressive en broyage, beurre, poudre et masse. Dans l’anacarde, la même logique s’installe : décortiquer et transformer davantage sur place plutôt qu’expédier la noix brute. Cette dynamique s’incarne dans un tissu d’entreprises devenu un véritable écosystème. Le groupe SIFCA, présent dans cinq pays et employant plus de 33 000 personnes, démontre que les matières premières agricoles peuvent alimenter des chaînes industrielles intégrées. À ses côtés, Cargill, Nestlé, Olam et Barry Callebaut pèsent lourd dans le paysage. Le répertoire national des activités de fabrication est révélateur : SIR, SANIA, SACO, PALMCI, SBM, Cargill Cocoa, SOLIBRA, Nestlé Côte d’Ivoire, Olam Cocoa Processing et SOTACI figurent parmi les dix premières entreprises de fabrication recensées.
Trois facteurs structurels soutiennent cette dynamique. La stabilité macroéconomique d’abord avec les notations Ba3 de Moody’s, BB de Fitch et A+ en monnaie locale de Bloomfield, qui abaissent le coût du capital pour les investisseurs industriels. L’attractivité confirmée ensuite : 26 948 entreprises créées en 2025, en hausse de 6 %, et 154 projets agréés par le CEPICI pour des intentions d’investissement supérieures à 5 000 milliards de FCFA. L’assainissement du foncier industriel enfin : onze zones industrielles actives en 2025, de Yopougon à San Pedro en passant par Vridi, Koumassi, Bonoua, Bouaké et Yamoussoukro, dont la nouvelle plateforme intégrée d’Akoupé-Zeudji PK24.
Cette trajectoire porte la marque d’un État stratège. Le PND 2021-2025 avait placé l’industrialisation au cœur de la transformation structurelle avec sept secteurs prioritaires. Le PND 2026-2030 va plus loin : accélération des unités de transformation du cacao et de l’anacarde, création de zones industrielles intégrées et de zones économiques spéciales, lancement du Fonds d’investissement et de développement industriel, soutien à l’industrie 4.0 et aux champions nationaux. À cela s’ajoute la Politique intégrée des ressources minérales et de l’énergie, dotée d’une enveloppe de 38 000 milliards de FCFA sur quinze ans dont environ 30 % dédiés au seul secteur minier.
La lucidité s’impose cependant face à l’ampleur des défis restants. Entre le 5ème rang africain et la tête du classement occupée par l’Égypte et l’Afrique du Sud, l’écart est considérable. Ces deux économies concentrent à elles seules près d’un tiers de la valeur ajoutée manufacturière des 33 pays suivis. Leur avance tient à une base industrielle diversifiée — textile, automobile, chimie lourde, électronique — quand la Côte d’Ivoire demeure encore largement adossée à la transformation de ses matières premières agricoles. La manufacture ivoirienne reste fortement concentrée autour d’Abidjan. Les 14 zones économiques spéciales à travers les districts et les zones industrielles dans les 31 régions annoncées pour 2026 visent précisément à faire émerger des pôles spécialisés à Korhogo, Bouaké, Yamoussoukro, San Pedro, Bondoukou, Séguéla, Daloa et Man.
Le défi de fond est celui du rang dans la chaîne de valeur. Transformer le cacao est une avancée. Produire davantage de chocolat, d’ingrédients alimentaires et de produits finis en est une autre. Décortiquer l’anacarde est nécessaire. En tirer huiles, aliments et produits dérivés l’est davantage. Transformer le caoutchouc est utile. Produire pneus, composants automobiles et équipements médicaux à forte valeur ajoutée serait une étape supérieure. C’est cette montée de la première vers la deuxième et la troisième transformation qui déterminera la prochaine décennie ivoirienne.
Les 12,26 milliards de dollars de 2025 sont moins un aboutissement qu’un signal. Après avoir été pendant des décennies le grenier agricole de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est peut-être en train d’en devenir l’atelier industriel. Le grand bond ne se mesurera pas seulement en milliards de dollars de valeur ajoutée. Il se mesurera au nombre de champions ivoiriens devenus africains, de PME transformées en fournisseurs industriels, d’ingénieurs formés et de produits ivoiriens exportés avec leur nom dessus.
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