Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a dans ce dossier une phrase que le ministre de la Défense ivoirien a prononcée et qui mérite d’être relue attentivement parce qu’elle dit plus que son auteur ne l’avait peut-être prévu. L’orpaillage ne peut plus seulement être l’affaire du ministère de la Défense ou du ministère de la Sécurité. Ce sont des solutions conjoncturelles. Un ministre de la Défense qui dit que son propre ministère ne peut pas résoudre un problème sécuritaire dont il a la charge, c’est un aveu d’une portée considérable que peu d’élus et de ministres africains ont le courage de formuler publiquement. Il dit que cinq ans de lutte intensive contre l’orpaillage illégal ont produit des résultats opérationnels réels et une progression du phénomène simultanée. Les deux sont vrais en même temps et ensemble. Et cette vérité double est la marque d’un problème dont les racines sont économiques et sociales et que la seule répression ne peut pas traiter à sa source.
Les chiffres de la répression sont impressionnants dans leur volume et leur constance. Le Groupement Spécial de Lutte contre l’Orpaillage Illégal créé en 2021 a déguerpí plus de 8 500 sites entre 2021 et mi-2026. Il a déféré 4 474 individus devant la justice dont 65 % de ressortissants étrangers burkinabès, maliens et guinéens principalement. Il a saisi 136 kilogrammes d’or et intercepté plus de 960 millions de FCFA dans les circuits de commercialisation illicite. La gendarmerie nationale a conduit 953 opérations entre janvier et juillet 2026 à elle seule, détruisant 16 200 abris de fortune, 6 142 motopompes et 5 845 concasseurs dont la présence sur un site clandestin dit le niveau d’organisation industrielle et non artisanale de l’activité. Ces chiffres disent une mobilisation réelle, constante, documentée et soutenue par un budget de sécurité croissant. Ils disent aussi leur propre limite avec une clarté que la note d’évaluation stratégique interne de juillet 2026 formule sans ambages : malgré cette mobilisation intensive, le nombre de sites actifs est passé de 801 en 2023 à plus de 1 600 en 2026. Le phénomène a doublé pendant que la répression s’intensifiait.
Cette progression malgré la répression s’explique par une économie politique que la force publique ne peut pas modifier seule et que les rapports officiels citent sans toujours en tirer les conclusions qu’elle commande. Un gramme d’or vaut plus de 80 000 FCFA sur le marché mondial depuis août 2026 quand le Brent américain a signalé un ralentissement de l’économie américaine et que les marchés ont poussé le métal précieux vers des records. Pour un jeune sans emploi dans une zone rurale du nord ou du centre-ouest ivoirien où le SMIG agricole atteint difficilement 75 000 FCFA par mois et où les alternatives économiques sont rares, une journée de travail sur un site d’orpaillage clandestin peut rapporter deux à trois fois ce que le marché légal du travail lui offre. Cette incitation économique est si puissante qu’elle l’emporte sur la peur de l’interpellation dans le calcul de milliers de jeunes qui rejoignent les sites chaque mois en provenance des zones rurales ivoiriennes mais aussi du Burkina Faso, du Mali et de la Guinée dont les frontières poreuses disent que ce phénomène est régional avant d’être ivoirien. Démanteler un site ne résout pas cette équation économique fondamentale. Les opérateurs déplacent leurs activités vers une zone non encore contrôlée, reconstituent leurs installations dans les semaines qui suivent avec les mêmes financements des réseaux qui les emploient, et reprennent. C’est pour cela que les 8 500 sites démantelés n’ont pas empêché les 1 600 sites actifs de 2026.
La mobilisation des imams au Maouloud 2026 par le Cheick Ousmane Diakité est la réponse la plus prometteuse et la plus innovante que ce dossier ait produite depuis longtemps. Non pas parce que la prédication religieuse est intrinsèquement plus efficace que la gendarmerie dans la lutte contre une activité économique illicite. Mais parce qu’elle agit sur l’incitation et sur la norme sociale plutôt que sur la sanction après le fait. Un imam qui dit à ses fidèles lors du sermon du vendredi que l’orpaillage détruit la terre que Dieu leur a confiée en dépôt, contamine l’eau que boivent leurs enfants avec du mercure et du cyanure qui produisent des maladies que personne ne peut guérir dans les centres de santé ruraux ivoiriens, et prive l’État de ressources qui pourraient construire des écoles et des maternités dans leurs villages, parle un langage qui atteint des consciences que ni la loi pénale ni les communiqués officiels ne touchent. La norme sociale qui dit que l’orpaillage clandestin est haram, interdit, contraire aux valeurs de la communauté, est plus contraignante pour un musulman pratiquant que la menace d’une interpellation dont il calcule les probabilités et qu’il pense pouvoir éviter.
Ce que ce dossier révèle sur la gouvernance ivoirienne des ressources naturelles est plus large que le seul orpaillage illégal. La Côte d’Ivoire est le deuxième producteur mondial de caoutchouc naturel, le premier producteur mondial de cacao, un producteur d’or en croissance et un pays qui développe ses ressources en hydrocarbures avec le champ Baleine. Toutes ces ressources font l’objet d’une exploitation informelle parallèle qui échappe aux circuits officiels et aux recettes fiscales qui leur sont associées. L’orpaillage clandestin dont 4 600 milliards de FCFA d’or ont échappé aux circuits officiels entre 2021 et mi-2026 selon la note d’évaluation stratégique interne est la version la plus visible et la plus documentée de cette économie souterraine des ressources naturelles. Tant que les racines économiques et sociales de cette économie souterraine ne seront pas traitées par une combinaison de création d’emplois alternatifs, de régularisation progressive des petits orpailleurs qui le souhaitent et de coopération régionale avec les pays d’origine des orpailleurs étrangers, les résultats opérationnels du GS-LOI continueront de produire des victoires de batailles dans une guerre que l’État ivoirien n’est pas encore structurellement en train de gagner.
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