La rédaction | Lementor.net
Il y a une question qui circule dans les couloirs du Conseil Café-Cacao depuis plusieurs mois, et que personne ne veut vraiment poser à voix haute dans les cercles officiels. Où est passée la réserve de prudence de la filière ? Une controverse persistante entoure la gestion d’une supposée réserve financière dont le montant évoqué atteindrait 1 500 milliards de francs CFA. À ce jour, aucune preuve officielle claire n’est venue confirmer l’existence, le niveau exact ou l’utilisation de cette réserve.
Pourtant les sommes sont réelles, et leur origine ne fait pas débat. Entre 2024 et 2025, le GEPEX — le groupement des exportateurs qui réunit les multinationales du secteur — a injecté au bas mot 1 200 milliards de FCFA dans ce fonds de stabilisation. À cette somme s’ajoutent les contributions du Groupement des négociants ivoiriens et des exportateurs indépendants. L’argent est entré. La question est de savoir ce qu’il est devenu — et pourquoi le prix garanti de 2 800 FCFA le kilogramme n’a pas toujours été respecté sur le terrain.
Ce qui trouble, c’est moins l’existence du fonds que son silence. Ni les réunions du comité de direction du Conseil Café-Cacao, ni les conseils d’administration n’ont jamais inscrit à leur ordre du jour un point précis sur l’état réel de ce fonds. Dans une filière qui fait vivre six millions de personnes en Côte d’Ivoire, ce niveau d’opacité est difficile à justifier.
L’opposition s’en est emparée. Ahoua Don Mello, toujours lui, a fustigé ce qu’il appelle un fonds de réserve introuvable, dénonçant une stratégie qui profite davantage aux acteurs étrangers qu’aux producteurs ivoiriens. La crise du cacao a des causes mondiales — la montée en puissance de la production en Amérique du Sud pèse directement sur les cours internationaux.
Le gouvernement, de son côté, n’est pas resté inactif. Le Fonds de Défense du Cacao a été mobilisé pour soutenir les exportateurs en difficulté, des négociations sont en cours avec les acheteurs internationaux, et le calendrier de commercialisation a été ajusté pour éviter l’accumulation excessive de stocks non vendus. Ces mesures existent. Elles ne suffisent pas à éteindre l’incendie, mais elles témoignent d’une gestion active d’une crise qui dépasse largement les frontières ivoiriennes.
Ce que cette affaire révèle, au fond, c’est une tension structurelle dans la filière cacao. D’un côté, un système de régulation — le Conseil Café-Cacao — conçu précisément pour protéger les producteurs des fluctuations du marché mondial. De l’autre, des mécanismes financiers complexes, des fonds de stabilisation dont la gestion manque de lisibilité, et des planteurs qui ne comprennent pas pourquoi les cours ont flambé ces dernières années sans que leur revenu ne suive. Entre 2022 et 2024, le revenu des producteurs a reculé de près de 20%, pendant que les ressources cumulées des autres acteurs de la filière ont plus que doublé. Ce déséquilibre-là mérite d’être expliqué — clairement, publiquement, chiffres à l’appui.
Un audit indépendant de la filière, réclamé depuis des mois par des syndicats de producteurs et des voix de l’opposition, permettrait de répondre à ces questions sans laisser le terrain libre aux spéculations. Le gouvernement a tout à gagner à cette transparence. Une filière aussi stratégique pour l’économie ivoirienne — 40% de la production mondiale de cacao — ne peut pas se permettre de fonctionner dans le doute.
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