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Diamniadio, 20-21 avril 2026. Le Centre international de conférences Abdou Diouf accueille la dixième édition du Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique. Un anniversaire symbolique, une édition qui se tient dans un contexte de recomposition sécuritaire sans précédent sur le continent.
Placée sous le thème « L’Afrique face aux défis de stabilité, d’intégration et de souveraineté : quelles solutions durables ? », la rencontre réunit chefs d’État, experts et décideurs autour des enjeux stratégiques du continent. Les présidents Mohamed Ould Ghazouani de Mauritanie et Julius Maada Bio de Sierra Leone, également président en exercice de la CEDEAO, figurent parmi les invités d’honneur.
Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a présidé l’ouverture. Son discours n’avait rien d’un protocole. Devant diplomates, militaires et chercheurs, il a posé une exigence ferme : l’Afrique ne doit plus accepter que son agenda sécuritaire soit défini ailleurs, que ses priorités soient dictées par des intérêts étrangers ou que son espace stratégique soit occupé sans son consentement. Un appel au souverainisme sécuritaire qui résonne avec force, dix ans après la création de ce forum en 2014, à une époque où le jihadisme semblait encore contenu dans le Sahel central.
Ce n’est plus le cas. En dix ans, le paysage sécuritaire africain s’est profondément transformé : le G5 Sahel est dissous, la CEDEAO est fragilisée par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, et le jihadisme progresse désormais vers les États côtiers du golfe de Guinée, Bénin, Togo et Ghana en tête. Selon l’indice mondial du terrorisme 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger figurent parmi les dix pays les plus touchés au monde. Les pays du Golfe de Guinée, dont la Côte d’Ivoire, subissent déjà des attaques sporadiques, et la stratégie d’encerclement au sud du Burkina Faso fait peser une pression croissante sur des États comme le Sénégal, la Mauritanie ou la Guinée.
Pour la Côte d’Ivoire, ce forum n’est pas une réunion de plus. C’est un miroir tendu sur sa propre vulnérabilité. Le pays reste, depuis 2020, directement exposé à la menace. Cette année-là, le 11 juin, quatorze soldats ivoiriens étaient tués à Kafolo, sur la frontière avec le Burkina Faso, dans l’attaque la plus meurtrière jamais perpétrée sur le sol ivoirien par des jihadistes affiliés à Al-Qaïda. En août 2025, des dizaines de combattants à moto déferlaient sur le village de Difita, dans le département de Téhini, à deux kilomètres de la frontière burkinabè, faisant six morts parmi les civils. La région des Savanes demeure la zone de contact entre la menace sahélienne et la première économie d’Afrique de l’Ouest francophone.
Abidjan a répondu par une double stratégie. Sur le plan militaire, les effectifs dans le nord ont été renforcés, les patrouilles intensifiées et une loi de programmation militaire a permis un rajeunissement et une modernisation des forces armées. Sur le plan social, des programmes ciblés ont été déployés pour réduire la pauvreté et le chômage des jeunes dans les zones frontalières, en associant sécurité et approche socio-économique inclusive, une double priorité qui bénéficie de façon visible à la population du nord. Cette combinaison sécuritaire et développementale a permis une relative accalmie depuis 2021. Mais la situation régionale ne permet aucun relâchement.
Le paradoxe ivoirien est réel. La richesse relative du pays et ses liens historiques avec les partenaires occidentaux pourraient faire de la Côte d’Ivoire une cible privilégiée des acteurs qui cherchent à attiser le sentiment antigouvernemental. En termes de propagande, déstabiliser la locomotive économique de la sous-région aurait des répercussions bien au-delà des frontières ivoiriennes. C’est précisément pour cela qu’Abidjan suit de près les conclusions du Forum de Dakar.
La CEDEAO traverse une crise institutionnelle majeure, conséquence directe du retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel. Cette reconfiguration fragilise les mécanismes traditionnels de médiation et de réponse collective, précisément au moment où la menace jihadiste exige plus de coordination, pas moins.
A ces défis militaires s’ajoutent d’autres fronts. La désinformation, amplifiée par les réseaux sociaux et instrumentalisée par des acteurs étatiques et non étatiques, pèse désormais sur la stabilité politique de plusieurs pays africains. Le changement climatique, quant à lui, agit comme un multiplicateur de crises en aggravant les tensions autour des ressources en eau, des terres agricoles et des couloirs de transhumance. Dans le nord ivoirien, ces facteurs s’entremêlent : tensions entre agriculteurs et éleveurs peulhs, orpaillage clandestin, réseaux de contrebande transfrontaliers et recrutement jihadiste forment un tissu de vulnérabilités difficile à démêler par la seule action militaire.
Le Forum de Dakar se clôture ce 21 avril. Les déclarations de principes ne manqueront pas. Ce qui compte pour Abidjan, c’est ce qui vient après : la capacité des États côtiers à construire une architecture sécuritaire commune, sans dépendre de forces extérieures qui, elles, sont en train de plier bagages.
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