Par Bakary Cissé | Lementor.net
Chômage, emploi informel, sous-emploi : et si la vraie question n’était pas seulement combien d’emplois créer, mais comment aider chaque jeune à prendre, au bon moment, la bonne décision professionnelle ? La réponse existe. Elle s’appelle l’économie comportementale. Et elle ouvre une voie d’action que la Côte d’Ivoire ne peut plus se permettre d’ignorer.
Un paradoxe qui coûte cher
10,57 millions d’Ivoiriens travaillent. Près d’un sur deux a moins de 35 ans. Sur le papier, c’est une économie qui bouge. Dans les faits, c’est une économie qui épuise sa jeunesse : entre 2016 et 2019, près de neuf emplois sur dix relevaient de l’informalité, sans contrat, sans protection, sans avenir garanti.
Ce paradoxe n’est pas une fatalité statistique. C’est un problème qu’on peut comprendre et donc résoudre. L’explication classique, pas assez d’emplois et mauvaise adéquation formation-emploi, ne suffit plus. Elle n’explique ni pourquoi des jeunes diplômés refusent des postes disponibles, ni pourquoi tant d’autres restent piégés dans des activités de survie sans jamais en sortir. Il manque une pièce au diagnostic. Cette pièce, c’est la décision elle-même. La façon dont chaque jeune, sous pression, avec une information incomplète, choisit son chemin. C’est là que l’économie comportementale change la donne.
Ce que les jeunes Ivoiriens vivent vraiment
Un jeune diplômé qui refuse un emploi en dessous de son niveau ne se trompe pas de calcul. Il protège une identité qu’il a mis des années à construire. Avoir un master et devenir vendeur n’est pas de l’orgueil : c’est une stratégie rationnelle à court terme. Le problème, c’est qu’elle se retourne contre lui à moyen terme. Chaque mois d’attente use l’expérience, distend le réseau et transforme le chômage prolongé en signal négatif aux yeux des recruteurs. Le jeune perd sur les deux tableaux et il n’a souvent aucun moyen de le savoir au moment où il décide.
À l’inverse, celui qui n’a pas le luxe d’attendre se jette sur le premier revenu disponible : livraison, petit commerce, transport. Une décision parfaitement logique car il faut manger aujourd’hui. Mais chaque heure passée à générer ce revenu immédiat est une heure qui n’ira jamais vers une formation, une certification, une compétence qui change une trajectoire. Le résultat est une trappe comportementale du court terme : on travaille pour survivre aujourd’hui et c’est précisément ce travail qui empêche de préparer demain. Plus on attend pour agir sur ce mécanisme, plus la génération qui s’y enferme grandit.
Ces deux pièges individuels sont amplifiés par un marché du travail qui fonctionne à l’aveugle des deux côtés. Les jeunes ignorent quelles filières recrutent réellement. Les employeurs, faute de certification fiable, s’en remettent au diplôme comme seul signal même quand il ne dit rien des compétences réelles. Des jeunes formés dans l’informel, avec de vraies compétences commerciales ou techniques, restent invisibles pour un marché qui ne sait pas les lire. Les recruteurs eux-mêmes décident sous biais : préférence pour le réseau connu, méfiance envers les périodes d’inactivité, critères de présentation déconnectés de la performance réelle. Sans réseau à mobiliser, un jeune compétent part avec un handicap qui n’a rien à voir avec son talent. Ce n’est pas une défaillance morale. C’est une réponse rationnelle à un système d’information cassé. Mais elle reproduit, génération après génération, les inégalités de départ.
Pourquoi il faut agir maintenant
Chaque année sans correction, ce sont des centaines de milliers de jeunes qui entrent sur le marché du travail dans les mêmes conditions d’aveuglement et qui font, faute d’outils, les mêmes choix coûteux que leurs aînés. La fenêtre démographique de la Côte d’Ivoire est une opportunité rare : une population jeune, nombreuse, prête à produire. Mais une opportunité démographique mal exploitée devient un passif social. Le pays n’a pas besoin d’attendre une nouvelle réforme structurelle de grande ampleur pour agir : les leviers comportementaux sont rapides à déployer, peu coûteux et déjà testés avec succès dans des contextes comparables.
Cinq leviers concrets à portée de main
Donner de l’information fiable. Des plateformes publiques d’orientation, une validation des acquis de l’expérience pour les compétences informelles, une cartographie claire des filières qui recrutent : les jeunes décideront mieux dès qu’ils décideront avec de vraies données.
Neutraliser les biais de recrutement. CV partiellement anonymisés, tests de compétences en amont de l’entretien, reconnaissance des formations courtes et modulaires : autant d’outils simples pour que le talent l’emporte sur le réseau.
Construire des passerelles, pas des murs. L’informel ne doit plus être une impasse mais une étape : reconnaissance progressive des compétences de terrain, accès facilité au crédit et à la formation continue, accompagnement vers la formalisation entrepreneuriale.
Revaloriser ce qui est dévalorisé à tort. Mettre en lumière les parcours réussis dans les filières techniques et l’entrepreneuriat informel change durablement la perception qu’un jeune a de ses propres options.
Desserrer l’étau du court terme. Transferts conditionnels, micro-bourses de formation, aménagements horaires : donner à un jeune qui travaille aujourd’hui les moyens de préparer demain sans le forcer à choisir entre les deux.
Ce que cela change concrètement
Pour un jeune Ivoirien, c’est la différence entre un emploi qui use et un emploi qui construit. Pour une entreprise, c’est l’accès à des talents jusqu’ici invisibles faute de bons outils de sélection. Pour le pays, c’est transformer un dividende démographique fragile en avantage compétitif durable, sans attendre que la croissance seule fasse le travail, ce qu’elle n’a jamais fait ailleurs.
Le diagnostic est posé, les leviers sont connus, les précédents existent ailleurs sur le continent. Ce qui manque n’est ni la compréhension du problème ni les outils pour le résoudre : c’est la décision de les déployer, à l’échelle et sans attendre. Chaque trimestre de retard, c’est une nouvelle cohorte de jeunes qui entre dans le même piège comportemental que la précédente. La Côte d’Ivoire a la jeunesse, les données et désormais la grille de lecture. Il est temps de transformer cette compréhension en politique publique, avant que l’opportunité démographique ne devienne, par défaut d’action, un rendez-vous manqué.
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