Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a un chiffre qui mérite mieux qu’une mention statistique : près de 2 milliards de dollars d’échanges commerciaux en 2025.
À ce niveau, la Côte d’Ivoire est devenue le premier partenaire commercial du Vietnam en Afrique. Le 25 août 2026, la visite du président de l’Assemblée nationale ivoirienne Patrick Achi à Can Tho, capitale agricole du delta du Mékong, a confirmé cette dynamique enclenchée depuis 2015 et scellée par l’élévation au rang de Partenariat stratégique global en mars 2025.
Mais derrière ce chiffre se joue une question plus importante : la relation ivoiro-vietnamienne peut-elle passer d’un commerce de matières premières à un véritable partenariat industriel et technologique ?
C’est probablement là que se trouve le prochain chapitre.
Le paradoxe du succès
Le commerce bilatéral est dynamique, mais sa structure reste concentrée.
Le Vietnam vend à la Côte d’Ivoire du riz, du clinker et du ciment, des machines et équipements, du café.
Abidjan lui exporte principalement des noix de cajou brutes, ainsi que du coton et du bois — le cajou représentant à lui seul 80 à 90% de la valeur des importations vietnamiennes en provenance de Côte d’Ivoire, avec plus de 860 000 tonnes exportées en 2025 vers ses marchés stratégiques (Vietnam et Inde en tête).
Le Vietnam concentre près de 80% des parts de marché mondial à l’exportation d’amandes transformées.
Le commerce existe donc, et il est considérable. La vraie question est de savoir combien de valeur chaque économie conserve sur son territoire.
La Côte d’Ivoire cherche depuis plusieurs années à transformer davantage ses matières premières avant exportation ; le Vietnam a construit une puissante économie manufacturière et agro-industrielle tournée vers l’export.
La complémentarité est presque naturelle : ressources agricoles et marchés d’un côté, savoir-faire industriel et accès aux chaînes de valeur asiatiques de l’autre.
Can Tho, laboratoire de la nouvelle coopération
Pourquoi cette ville plutôt qu’une autre ? Parce que Can Tho ressemble à ce que la Côte d’Ivoire veut construire dans ses bassins agricoles : une économie où la production n’est plus le bout de la chaîne, mais le début d’un système intégré associant production, transformation, logistique, recherche et exportation.
Quelques repères : plus de 720 000 hectares rizicoles générant 4,7 millions de tonnes par an, dont le riz ST25, primé « meilleur riz du monde », et un projet de riziculture à haute qualité et faibles émissions sur plus de 170 000 hectares.
Côté aquaculture, plus de 820 000 tonnes de production annuelle, 96 500 hectares d’élevage et 95 usines aux normes internationales, principalement pangasius et crevette.
La ville, adossée à son université et à l’Institut de recherche sur le riz du delta du Mékong, propose davantage que du commerce : de véritables échanges d’expertise.
La visite ivoirienne a précisé cinq axes de coopération : riz, aquaculture, fruits et agro-industrie, technologies agricoles (mécanisation, transformation digitale, agriculture verte), et sylviculture-logistique (chaîne du froid, entreposage, connectivité B2B).
Riz : de la dépendance à la souveraineté
Le Vietnam est déjà le troisième fournisseur de riz de la Côte d’Ivoire. Mais une relation stratégique ne devrait pas se limiter à importer du riz vietnamien. L’enjeu réel serait de faire venir semences adaptées, systèmes d’irrigation, équipements de transformation, mécanisation et modèles d’organisation agricole — bref, tout ce qui a fait du Vietnam une puissance rizicole.
La question n’est donc plus : combien de tonnes le Vietnam peut-il vendre à la Côte d’Ivoire ? Elle devient : combien de tonnes supplémentaires la Côte d’Ivoire peut-elle produire grâce au savoir-faire vietnamien ? C’est ce changement de paradigme qui donne son sens au partenariat.
Aquaculture et agro-industrie : deux autres terrains de convergence
Le secteur aquacole ivoirien, malgré un potentiel réel, reste freiné par des contraintes de productivité, d’alimentation animale, de qualité des alevins et de financement.
Le Vietnam, via Can Tho, développe une aquaculture intégrant technologie et transformation numérique. Formation, systèmes d’élevage, génétique, chaîne du froid : les domaines de coopération possibles sont nombreux.
Même logique pour les fruits et l’agro-industrie. La Côte d’Ivoire dispose d’une base agricole solide — cacao, anacarde, caoutchouc, palmier à huile, fruits tropicaux, coton. Son défi n’est plus seulement de produire davantage, mais de transformer, conserver et exporter davantage de produits finis.
Le Vietnam peut apporter les technologies de conditionnement, de séchage et de mécanisation.
En retour, la Côte d’Ivoire offre une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest, via le port d’Abidjan et son intégration à la CEDEAO et à la ZLECAf.
L’anacarde, test grandeur nature
C’est probablement le secteur où mesurer la profondeur réelle de cette coopération.
Le Vietnam dispose d’une industrie de transformation extrêmement développée ; la Côte d’Ivoire, premier producteur africain, dispose de la matière première.
La relation est aujourd’hui presque caricaturale : l’une produit, l’autre transforme.
La prochaine étape devrait être de construire de vraies chaînes de valeur communes — investissements vietnamiens dans des unités ivoiriennes, coentreprises, transferts de technologie, plateformes logistiques permettant de transformer en Côte d’Ivoire pour réexporter vers l’Afrique. C’est ce type de partenariat qui ferait basculer la relation du commerce vers l’industrialisation.
Un potentiel qui dépasse l’agriculture
Textile, chaussures, matériaux de construction, équipements électriques, produits halal : les deux pays ont identifié d’autres secteurs prometteurs.
Pour les entreprises vietnamiennes, la Côte d’Ivoire peut devenir une plateforme de production vers l’Afrique de l’Ouest. Pour les entreprises ivoiriennes, le Vietnam ouvre une porte vers l’Asie du Sud-Est.
Faire des 2 milliards un point de départ, pas un plafond
Le chiffre est spectaculaire, mais il ne doit pas devenir un plafond psychologique. L’ambition devrait être de doubler les échanges tout en changeant leur composition : davantage de produits transformés ivoiriens au Vietnam, davantage de technologies vietnamiennes en Côte d’Ivoire, davantage de coentreprises et de recherche partagée.
La coopération avec Can Tho peut servir de modèle : partir du riz et de l’aquaculture pour aller vers la technologie et la transformation.
Pendant longtemps, les deux économies se sont rencontrées sur les marchés de matières premières — riz contre anacarde, pour résumer brutalement. Demain, elles peuvent se rencontrer autour de l’industrie, de l’investissement et de la formation.
Le Vietnam cherche des marchés et des plateformes pour son expansion ; la Côte d’Ivoire veut industrialiser son économie et devenir une plateforme régionale. Les intérêts convergent.
Reste à transformer cette convergence en usines, en chaînes de valeur et en entreprises communes.
Car le véritable succès de l’axe Abidjan-Hanoï ne se mesurera pas au montant des échanges, mais au nombre de produits transformés et de technologies effectivement transférées.
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