Par La Bakary Cisse | Lementor.net
Il y a un chiffre dans le dernier classement RMB Where to Invest in Africa 2025-2026, publié par Rand Merchant Bank en partenariat avec le GIBS, qui dit tout sur la singularité ivoirienne dans l’espace franc. Sur les 31 économies africaines passées au crible, une seule appartenant à la zone franc parvient à se hisser dans le top 10 : la Côte d’Ivoire, huitième, juste derrière l’Algérie et devant tout le reste de l’UEMOA et de la CEMAC réunis. Les Seychelles, l’île Maurice, l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Ghana et le Maroc occupent les places qui la précèdent. Aucun autre pays utilisant le franc CFA n’apparaît dans cette moitié supérieure du tableau.
Mais le chiffre le plus frappant n’est pas la huitième place en elle-même. C’est la façon dont la Côte d’Ivoire y est arrivée : seize rangs gagnés en une seule édition. Aucun autre pays du classement n’affiche une progression comparable sur la même période. Pendant que les positions de tête restent globalement figées, Abidjan grimpe. Ce bond dit quelque chose que les communiqués officiels ne peuvent pas fabriquer : la perception des investisseurs a radicalement changé, et cette perception repose sur des faits vérifiables et pas sur une campagne de communication.
Ce classement RMB a une particularité méthodologique qui lui donne une vraie valeur de signal. Il repose sur vingt indicateurs distincts appliqués aux 31 économies qui représentent 90 % du PIB du continent. Sa construction favorise nettement la gouvernance et la dynamique de réforme plutôt que le seul poids économique brut. C’est ce qui explique que des petites économies bien gouvernées comme les Seychelles ou l’île Maurice devancent des géants continentaux comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria. Et c’est ce même mécanisme qui permet à la Côte d’Ivoire de dépasser des pays historiquement mieux dotés en ressources naturelles. On ne bricole pas ce type de résultat. On le gagne sur une décennie de discipline macroéconomique, de réformes structurelles assumées et de crédibilité institutionnelle construite point par point.
Il faut distinguer deux réalités souvent confondues dans le débat public. D’un côté les flux d’IDE tels que les mesure la CNUCED : la Côte d’Ivoire y capte entre 3,3 et 3,8 milliards de dollars en 2024, un montant qui la place parmi les cinq premières destinations du continent. De l’autre, l’attractivité perçue que mesurent des indices comme le RMB ou le Global Attractiveness Index d’Ambrosetti. Ces classements ne se contentent pas de compter l’argent qui entre. Ils évaluent la trajectoire, le climat des affaires, la gouvernance, la diversification et la lisibilité du projet économique depuis l’extérieur. Et c’est précisément sur ce terrain que la Côte d’Ivoire creuse l’écart avec ses voisins de la zone franc.
Le contraste avec le reste de l’UEMOA est saisissant. Le Bénin, présenté comme le bon élève régional derrière la Côte d’Ivoire, se classe vingtième sur trente et un. Le Sénégal, porté par ses nouvelles ressources pétrolières et gazières, progresse mais reste en retrait. Le Cameroun attire des capitaux sans afficher la même dynamique de réforme perçue par les investisseurs. Les économies sahéliennes de l’AES sont hors jeu. Ce décrochage collectif n’est pas conjoncturel. Il tient à des facteurs structurels : dépendance aux ressources brutes, crises de gouvernance, endettement excessif dans certains États de la CEMAC, et impact direct de l’instabilité sécuritaire. La zone franc offre des avantages réels, stabilité monétaire, accès facilité aux financements européens, mais ces avantages sont perçus par les investisseurs comme contrebalancés par une souveraineté monétaire limitée et une flexibilité réduite. La différence, c’est que la Côte d’Ivoire parvient à transformer ce cadre contraint en atout alors que d’autres s’y trouvent freinés.
Les risques n’ont pas disparu. L’exposition aux chocs climatiques et aux cycles des matières premières reste réelle. La dette publique à 57,1 % du PIB en 2025 exige une gestion rigoureuse. Et la capacité à transformer cette attractivité en emplois véritablement inclusifs pour les dix millions de pauvres que la croissance n’a pas encore sortis de la misère reste le test ultime de la résilience du modèle ivoirien. Mais la trajectoire est posée, documentée par des institutions qui n’ont aucun intérêt à flatter Abidjan.
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