Par La Rédaction | Lementor.net
Il aura fallu quinze jours. Quinze jours pendant lesquels Alloui Brou Jacques, l’homme qui a fait raser des dizaines d’hectares du quartier Campement de Koumassi le 3 juin 2026 sur la base de documents frauduleux, a circulé librement sur le territoire ivoirien pendant que des centaines de familles dormaient sous des bâches dans les décombres de leurs maisons. Ce jeudi 18 juin, la cavale a pris fin. La police ivoirienne l’a localisé et interpellé dans les environs de Grand-Bassam, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est d’Abidjan, où il s’était réfugié depuis sa fuite consécutive à la publication du communiqué du procureur de la République le 10 juin.
L’arrestation clôt le premier chapitre de cette affaire. Elle en ouvre un second qui promet d’être beaucoup plus explosif.
Ces derniers jours, une rumeur avait enflé dans les colonnes de la presse ivoirienne et sur les réseaux sociaux : Alloui Brou Jacques aurait-il été exfiltré ? Protégé ? Mis à l’abri par des réseaux suffisamment puissants pour tenir la police à distance pendant deux semaines ? Le Nouveau Réveil avait posé la question frontalement dans ses colonnes : qui veut cacher quoi ? Le Bélier, dans la même veine, évoquait une exfiltration présumée dont les commanditaires restaient à identifier. Ces interrogations n’étaient pas des spéculations gratuites. Elles s’alimentaient du fait objectif et troublant qu’un homme dont l’arrestation avait été publiquement ordonnée par le procureur de la République dans un communiqué officiel largement médiatisé était resté introuvable pendant quinze jours dans un pays dont les services de sécurité ont les moyens et la capacité de localiser un individu en beaucoup moins de temps quand la volonté politique est là.
L’arrestation ce jeudi dit que cette volonté politique a finalement prévalu. Elle ne répond pas encore à la question de savoir pourquoi elle a mis quinze jours à se manifester avec cette efficacité.
Mais le plus important n’est pas la capture d’Alloui Brou Jacques. C’est ce que son dossier révèle désormais sur l’étendue réelle de cette affaire. Un élément nouveau et potentiellement explosif a émergé dans les jours précédant son arrestation : selon des informations recoupées par plusieurs médias ivoiriens, Alloui Brou Jacques se serait appuyé, pour justifier son opération de démolition, sur un arrêté de remblayage datant de 2021, signé selon lui par Célestin Serey Doh, qui était à l’époque secrétaire d’État et qui occupe aujourd’hui le poste de ministre délégué au sein du gouvernement RHDP. Cette information, si elle est confirmée par l’instruction judiciaire, change radicalement la nature du dossier. Elle ne permettrait pas nécessairement de conclure que Célestin Serey Doh a participé sciemment à ce qui s’est passé le 3 juin. Un arrêté de remblayage signé en 2021 n’est pas une autorisation de démolir des habitations en 2026. Mais elle ouvre une question que le juge d’instruction devra trancher : cet arrêté a-t-il été utilisé de façon détournée par Alloui Brou Jacques, ou a-t-il été délivré dans des conditions qui méritent elles-mêmes d’être examinées ?
C’est précisément le périmètre d’investigation que l’Observatoire du Barreau de Côte d’Ivoire avait réclamé dans son communiqué du 15 juin. Remonter la chaîne de décision et d’exécution. Ne pas s’arrêter à la seule personne d’Alloui Brou Jacques. Comprendre comment une opération de cette ampleur, avec des engins lourds, un dispositif sécuritaire, une logistique coûteuse et des documents administratifs présentés comme officiels, a pu se dérouler pendant deux jours sans que personne dans la chaîne ne tire le frein d’urgence. La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance a d’ailleurs ouvert sa propre enquête sur de possibles irrégularités dans cette affaire, signalant que le regard de plusieurs institutions convergera désormais sur le même dossier.
Alloui Brou Jacques est en garde à vue. Les familles de Koumassi Campement attendent de voir si son arrestation sera suivie d’effets concrets sur leur situation : la réparation du préjudice subi, le relogement de ceux qui n’ont toujours pas de toit, et des réponses claires sur les responsabilités systémiques qui ont rendu cette catastrophe possible. L’Ordre des avocats ouvre demain vendredi 19 juin à 15 heures une permanence juridique gratuite à la Maison de l’Avocat de Cocody 2 Plateaux pour accompagner les sinistrés dans leurs recours. C’est une réponse concrète et immédiate à une urgence humaine qui ne peut plus attendre que la justice suive seule son cours à son propre rythme.
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