La rédaction | Lementor.net
Le 31 mars 2026, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix a rendu publique une décision officielle. Son titre complet : « Décision n°001/2026/PDIR-RHDP/CAB portant sanctions contre des militants du RHDP candidats indépendants aux élections législatives du 27 décembre 2025. » Signée par Gilbert Koné KAFANA, Président du Directoire, elle couvre sept catégories de militants — secrétaires nationaux, coordonnateurs régionaux, secrétaires départementaux, secrétaires de zone, secrétaires de section, membres de bureaux et militants de base — sanctionnés pour avoir bravé la discipline du parti en se présentant sans investiture aux dernières législatives.
C’est une décision officielle, assumée, rendue publique. Et c’est précisément parce qu’elle est publique qu’elle appelle des questions sérieuses. Pas pour défendre les candidats indépendants qui auraient manqué à leurs engagements. Mais parce que la rigueur, la cohérence et le respect des textes sont les conditions minimales d’une sanction légitime — et que ces conditions ne semblent pas réunies ici.
La « ligne du parti » — une notion introuvable
Avant même d’examiner la procédure, il faut s’arrêter sur le fondement même de ces sanctions. La décision invoque le manquement à l’investiture officielle du RHDP et la violation des Statuts et du Règlement intérieur du Parti. Formulation solennelle. Mais posons la question sans détour : quelle est exactement la ligne officielle du RHDP sur la participation aux élections législatives ?
Aller aux législatives est-il une ligne de parti ? Ne pas y aller en est-il une autre ? La réponse est non — et c’est là que tout vacille.
La participation d’un citoyen à une élection est un droit constitutionnel fondamental. Ce droit ne peut être ni suspendu ni conditionné par l’appartenance à une formation politique. Un parti peut légitimement exiger de ses candidats officiels qu’ils portent ses couleurs et respectent sa plateforme. Mais il ne peut pas valablement frapper d’une sanction un citoyen qui choisit de se présenter à titre individuel. Ce serait confondre discipline partisane et restriction d’un droit civique garanti par la Constitution ivoirienne.
La candidature indépendante n’est pas une trahison idéologique. Ce n’est pas un ralliement à l’adversaire. Ce n’est pas une violation d’un principe fondateur du mouvement houphouëtiste. C’est un acte civique individuel — discutable politiquement — mais pas constitutif d’une faute disciplinaire au sens juridique sérieux du terme.
Et si le règlement intérieur du RHDP interdit expressément cette pratique sous peine des sanctions listées dans la décision du 31 mars, encore faudrait-il que ce texte soit publiquement accessible, connu de tous les militants avant les faits reprochés, et explicitement opposable à ceux qu’on entend frapper. Ce qui nous ramène au problème central : les textes du RHDP ne sont pas publics. Ils circulent dans des cercles restreints, entre des mains qui ne les ont manifestement pas toutes lus avec la même rigueur. On ne peut pas reprocher à une personne de violer une règle qu’on ne lui a jamais présentée dans les formes, et dont les conséquences ne lui ont jamais été clairement exposées. C’est un principe aussi ancien que le droit lui-même — pas de peine sans loi préalablement connue et accessible.
Celui qui a rédigé cette décision, et celui qui l’a signée, peuvent-ils affirmer les yeux fermés que chacun de ces militants a violé une règle explicite, écrite, communiquée, et dont les sanctions leur avaient été préalablement notifiées ? Si oui, que ces textes soient produits. Si non, l’ensemble de la procédure s’effondre sur son propre vide juridique.
Qui sanctionne — et selon quelle procédure ?
Dans tout parti politique structuré, le pouvoir disciplinaire ne saurait résider dans l’organe exécutif. Ce serait confondre le parquet et le tribunal. C’est précisément pourquoi les formations politiques sérieuses se dotent d’instances dédiées — conseils de discipline, commissions de contrôle, organes d’arbitrage interne — chargés de traiter les manquements de façon indépendante et contradictoire.
La décision du 31 mars émane du Directoire du RHDP. Ce qui soulève une question fondamentale que le parti doit pouvoir répondre publiquement : ses propres textes prévoient-ils une telle compétence disciplinaire pour le Directoire ? Existe-t-il au sein du RHDP une entité spécifiquement mandatée pour instruire les affaires disciplinaires ? Si oui, pourquoi n’est-ce pas elle qui a rendu cette décision ? Si non, le premier parti de Côte d’Ivoire fonctionne sans séparation des pouvoirs internes — ce qui serait en soi une lacune grave dans son architecture statutaire.
Les accusés ont-ils été entendus ?
La décision prononce des sanctions lourdes — déchéance de fonction, exclusion des élections internes pendant cinq ans, interdiction de représenter le parti pendant cinq ans. Des sanctions qui affectent des trajectoires politiques et des vies militantes parfois longues de plusieurs décennies.
Nulle part dans ce document public ne figure la moindre mention d’une convocation préalable, d’une audition des intéressés, d’un droit de réponse formellement accordé, d’un procès-verbal de séance disciplinaire. Le RHDP doit donc répondre à ces questions précises : quand exactement la procédure disciplinaire a-t-elle été engagée ? Quel communiqué officiel en atteste ? Quelle instance a reçu les signalements ? À quelle date les accusés ont-ils été convoqués ? Ont-ils effectivement été entendus ? Un procès-verbal d’audition existe-t-il ?
Sans réponses documentées à ces questions, la décision du 31 mars ressemble moins à une sanction disciplinaire qu’à une liste administrative établie en chambre. Ce n’est pas la même chose. Et dans un État de droit, cette distinction compte.
Le paradoxe du recrutement
Quelques semaines après cette vague de sanctions, le même parti annonce une campagne de recrutement massif — e-militant, renouvellement des structures, arrivées de nouvelles figures, ambition de regarnir les rangs. L’intention est légitime. Mais elle pose une question que personne ne semble vouloir formuler clairement.
Si le RHDP a besoin aujourd’hui d’un recrutement d’envergure, c’est qu’il existe un vide à combler. Où sont donc passés les milliers de militants qui, depuis 1994, ont porté ce projet politique à bout de bras ? Ceux qui ont fait campagne dans les villages, mobilisé les quartiers, bravé les années difficiles pour défendre les convictions houphouëtistes ? Ces militants-là ont une histoire avec ce parti. Certains d’entre eux figurent peut-être dans les listes de sanctionnés du 31 mars.
Vouloir agrandir ses bases sans d’abord comprendre pourquoi les anciennes se sont effilochées, c’est construire sur du sable. La vraie question pour le RHDP n’est pas « comment recruter plus » mais « pourquoi avons-nous perdu ceux que nous avions ? » Et la réponse à cette question passe nécessairement par un examen honnête des pratiques internes du parti — dont les méthodes disciplinaires font partie intégrante.
Le cadeau involontaire à l’adversaire
Ibrahim Traoré et ses homologues du Sahel aiment affirmer que la démocratie africaine n’est qu’une façade, que les partis politiques ne sont que des machines d’exclusion habillées en procédures. Quand le premier parti de Côte d’Ivoire — pays qui se présente comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest — sanctionne des dizaines de ses militants sans procédure contradictoire documentée, sans transparence sur les textes applicables, sans qu’un organe disciplinaire indépendant ait instruit les dossiers, il donne involontairement du crédit à cette rhétorique. Ce n’est pas ce que le RHDP veut être. Ce n’est certainement pas ce que la Côte d’Ivoire mérite.
Ce que l’on attend
La solution est simple. Rendre publics les statuts et le règlement intérieur du RHDP. Préciser quelle instance est compétente en matière disciplinaire. Documenter les procédures engagées — dates, convocations, auditions, procès-verbaux. Et si ces documents n’existent pas pour ce dossier, le dire franchement et corriger le tir.
Le RHDP est le premier parti de Côte d’Ivoire. Il a des obligations à la hauteur de cette position. Dont celle de montrer que la démocratie qu’il défend dans les discours commence par se pratiquer dans ses propres couloirs. Ce n’est pas une exigence de l’opposition. C’est une exigence de cohérence — et de respect envers les milliers de militants qui ont cru, et croient encore, en ce projet.
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