La rédaction | Lementor.net
Sept ans d’exil. Une condamnation à la perpétuité par contumace. Un mandat d’arrêt international. Un mouvement politique dissous par la justice ivoirienne. Et pourtant, à Lafokakpokaha, dans le nord de la Côte d’Ivoire, ses militants restent mobilisés. À Abidjan, son nom continue de circuler dans les couloirs politiques. À Accra, il a été reçu en avril 2025 avec un protocole de chef d’État. Guillaume Kigbafori Soro, 52 ans, n’a pas disparu de la scène politique ivoirienne. Il en anime les marges avec une constance qui mérite une analyse sérieuse.
Les faits d’abord. En décembre 2019, après avoir refusé de rejoindre le RHDP d’Alassane Ouattara et annoncé sa candidature à la présidentielle de 2020, Soro est visé par un mandat d’arrêt. Son avion est refoulé du Ghana sous pression d’Abidjan. Il commence une vie d’exil qui le conduit entre la France, les pays du Sahel dirigés par des juntes militaires, le Niger, le Mali et le Burkina Faso, trois États en rupture avec Paris et, par extension, avec Abidjan. En juin 2021, il est condamné par contumace à la prison à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l’État. Son mouvement Générations et peuples solidaires est dissous. Ses proches sont poursuivis, certains condamnés. Entre les condamnations judiciaires de ses cadres et les ralliements d’une partie de son entourage au RHDP, son organisation s’est effilochée.
Pourtant Soro ne cède pas. En janvier 2025, il réaffirme publiquement sa volonté de se présenter à la présidentielle d’octobre, malgré son inéligibilité juridique. Il rejoint le mouvement Trop, c’est trop de Laurent Gbagbo, aux côtés de Tidjane Thiam, formant une alliance d’exclus qui réclament leur réintégration sur les listes électorales. Leur dossier est rejeté. Il n’est pas candidat. Mais il a existé dans le débat public, et c’est déjà une performance pour un homme sous mandat d’arrêt international.
En avril 2025, le changement de régime au Ghana marque un tournant pour lui. Le nouveau président John Mahama, dont la diplomatie s’est démarquée de l’alignement sur Abidjan pratiqué par son prédécesseur Akufo-Addo, lui déroule le tapis rouge à l’aéroport d’Accra, avec escorte présidentielle et accueil en résidence officielle. L’image fait le tour de l’Afrique de l’Ouest. C’est un signal diplomatique clair : dans la recomposition géopolitique régionale, Soro a trouvé des alliés là où Abidjan pensait avoir étendu son influence.
Début 2026, des documents révélés par Jeune Afrique indiquent que Moscou avait ciblé la Côte d’Ivoire pour y étendre son influence, en approchant notamment des éléments proches de Soro et de l’entourage de Gbagbo. L’information complique le profil public de Soro, déjà difficile à lire. Allié des juntes sahéliennes, reçu à Accra avec faste, approché par des réseaux russes, condamné par Abidjan : l’ancien Premier ministre est devenu une variable dans un échiquier géopolitique qui dépasse largement la seule Côte d’Ivoire.
Son influence réelle sur le sol ivoirien reste débattue. Des observateurs de Jeune Afrique estiment qu’elle décroît : plusieurs de ses cadres ont rejoint le RHDP, son organisation formelle est dissoute, et son retour physique au pays semble aujourd’hui nul. Mais à Lafokakpokaha, où il est né, ses militants ne l’ont pas abandonné. Et dans une Côte d’Ivoire où la question de la succession post-Ouattara commence à structurer les ambitions, un homme capable de mobiliser dans le nord du pays, de nouer des alliances avec les juntes sahéliennes et d’être reçu comme un chef d’État à Accra reste une pièce inconfortable sur l’échiquier.
Le silence de Soro n’est pas un effacement. C’est une stratégie d’attente. La Côte d’Ivoire entre dans une séquence où tout peut se reconfigurer : fin de mandat d’Ouattara, mutations géopolitiques régionales, recomposition de l’opposition. Dans ce contexte, Soro parie que le temps joue en sa faveur. Il n’a peut-être pas tort.
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