CB | Lementor.net
Ce n’est plus un murmure. C’est une mise en demeure publique. Le 24 avril 2026, la Plateforme nationale des organisations des producteurs de café-cacao a publié une déclaration formelle contestant la gestion du stock résiduel de la campagne 2025-2026 et menaçant le Conseil Café-Cacao de poursuites judiciaires si aucune réponse satisfaisante n’est apportée. Dans un secteur habitué à la résignation silencieuse des planteurs, ce coup de semonce mérite d’être pris au sérieux.
Le litige est précis dans ses contours. Le Conseil Café-Cacao a arrêté le volume du stock résiduel à 123 000 tonnes sur la base d’un inventaire réalisé à la mi-janvier 2026. La PNOPCC conteste ce chiffre au motif qu’il photographie la situation à mi-parcours de la campagne principale, laquelle ne s’est officiellement clôturée que le 31 mars 2026. Entre la mi-janvier et la fin février, des transactions ont continué à être enregistrées au prix bord champ de 2 800 FCFA le kilogramme, dans le respect des règles en vigueur. Les coopératives disent disposer des documents qui le prouvent, issus des inventaires conduits par les services compétents. Elles demandent que ces volumes soient intégrés dans l’évaluation finale.
La dispute comptable cache une réalité plus grave. Quand le stock résiduel est sous-évalué, les mécanismes de compensation et d’absorption qui en découlent sont calibrés en dessous de la réalité du terrain. Les coopératives se retrouvent avec des volumes invendus ou mal valorisés, des trésoreries asséchées, des engagements financiers impossibles à honorer. Sur le terrain, dans les zones de production du Centre, de l’Ouest et du Sud-Ouest, les conséquences sont déjà visibles : tensions de liquidités dans les structures coopératives, ralentissement des activités, et dans les ménages ruraux, une précarisation qui se mesure à des indicateurs aussi concrets que la scolarisation des enfants compromise ou l’entretien des plantations abandonné faute de moyens.
Ce tableau s’inscrit dans un contexte de crise structurelle de la filière. La décision des autorités ivoiriennes de réduire de 60% le prix garanti aux producteurs, prise en réponse à la chute des cours mondiaux et à l’accumulation de stocks invendus chez les exportateurs, avait déjà durement touché les planteurs. La contestation de la PNOPCC ajoute une couche supplémentaire à ce tableau : non seulement les producteurs subissent une baisse brutale des prix, mais ils estiment en plus que le régulateur ne comptabilise pas correctement leurs productions pour définir les règles du jeu.
La plateforme rappelle un précédent qui illustre le déséquilibre structurel de la relation entre producteurs et régulateur. En période de hausse des cours lors de campagnes précédentes, des mesures avaient été prises pour encadrer les pratiques de paiement et préserver l’équilibre du secteur. Traduction : quand les prix montent, le régulateur intervient pour brider les gains des producteurs. Quand les prix chutent, les mêmes producteurs assument le choc sans filet. La PNOPCC ne le formule pas exactement en ces termes. Mais c’est bien ce que sa déclaration dit entre les lignes, avec la retenue que s’imposent des organisations qui ont encore besoin du régulateur pour travailler.
La demande est claire : intégrer l’ensemble des stocks disponibles dans l’évaluation, respecter le cadre réglementaire de commercialisation de manière uniforme pour tous les opérateurs, et engager un dialogue avec les acteurs concernés. La menace est explicite : à défaut de réponse favorable, les voies légales seront activées.
Le Conseil Café-Cacao n’a pas encore répondu publiquement à cette mise en demeure. Son directeur général Aly Touré avait indiqué début avril que la transparence du marché et une bonne dose d’équité étaient des nécessités. Les coopératives lui tendent désormais le miroir. La question est de savoir si l’institution entendra dans cette contestation non pas une provocation, mais un signal d’alarme venu d’un secteur qui emploie plus de cinq millions de personnes et qui représente encore 40% des recettes d’exportation du pays.
Car au fond, la crise du cacao ivoirien n’est pas seulement une crise de prix. C’est une crise de confiance entre les producteurs et leurs régulateurs. Et une crise de confiance, en agriculture comme ailleurs, se règle par le dialogue ou par les tribunaux. Rarement par le silence.
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