La rédaction | Lementor.net
Le 21 avril 2026, devant les jeunes cadres du district du Zanzan réunis à Bondoukou, le ministre d’État Kobenan Kouassi Adjoumani a prononcé une phrase qui mérite qu’on s’y arrête sérieusement : au RHDP, nous sommes tous des transfuges. Arrêtons les attaques. La déclaration est honnête. Elle est sincère. Mais en la prononçant, Adjoumani a, peut-être sans le vouloir, mis le doigt sur la plaie la plus profonde du parti au pouvoir. Depuis 2011, le RHDP absorbe ses alliés au moment où ils lui sont nécessaires et les neutralise dès qu’ils deviennent potentiellement encombrants. Ce n’est pas une tendance. C’est un modèle. Et il fonctionne avec une régularité qui ne doit plus rien au hasard.
La première victime de ce mécanisme n’est pas celle qu’on croit. On parle du PDCI, des Forces nouvelles, du MFA, de l’UDPCI. Mais le premier cercle à avoir payé le prix fort de la construction du RHDP, c’est le coeur historique du RDR lui-même. Les vrais militants. Ceux qui ont marché dans les rues d’Abidjan sous Bédié et Gbagbo, ceux qui ont affronté les emprisonnements, les bastonnades et les humiliations pendant deux décennies d’opposition acharnée. Quand le pouvoir est enfin acquis en 2011 et que la coalition se transforme progressivement en parti unifié, beaucoup d’entre eux sont mis à l’écart contre leur volonté. La justification circulait alors dans les couloirs du pouvoir avec une désinvolture déconcertante : ils ne sont pas assez instruits, pas assez outillés. La phrase est cruelle. Elle dit à des hommes et des femmes qui ont sacrifié des années de leur vie pour porter Alassane Ouattara au sommet qu’ils ne sont pas à la hauteur du sommet en question. Depuis lors, le problème n’a fait que s’aggraver. A l’approche des législatives de décembre 2025, un militant du RHDP de Gagnoa résumait la situation sans détour : ce sont toujours les mêmes qui sont promus depuis des années. Ces mêmes-là qui sont parfois vomis par la base sont toujours choisis par la direction du parti, tandis que ceux qui font le travail de terrain, qui assistent les militants dans les moindres contrées, attendent indéfiniment dans l’antichambre des privilèges. La sanction des 177 cadres et militants en mars 2026, pour avoir présenté des candidatures indépendantes aux législatives, a porté ce malaise à son paroxysme. Parmi les sanctionnés figurent cinq coordonnateurs régionaux, deux secrétaires nationaux, vingt-neuf secrétaires départementaux. Des hommes d’appareil, pas des inconnus. Le directoire, sous la signature de Gilbert Kafana Koné, a précisé que la décision s’applique à tout militant candidat indépendant éventuellement omis des différents tableaux annexes. Traduction libre : aucun fugueur n’échappera au radar. L’ironie de l’histoire est que c’est exactement le même scénario qui, en 1994, avait conduit le groupe des Djeni Kobenan à quitter le PDCI pour fonder le RDR, le parti qui donnera naissance au RHDP. Le parti au pouvoir reproduit en 2026 le mécanisme d’exclusion qui a engendré sa propre création trente ans plus tôt.
Le deuxième cercle à payer la facture est celui des Forces nouvelles. Il faut rappeler ce que cette organisation représente dans l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Créées en 2002 à la suite de la tentative de coup d’État manquée du 19 septembre, les Forces nouvelles ont contrôlé pendant neuf ans le nord du pays, organisé une administration de fait, levé des impôts, entretenu des forces armées. Sans leur engagement dans la crise post-électorale de 2010-2011, sans leur poussée militaire décisive depuis le nord vers Abidjan, la victoire d’Alassane Ouattara aurait pu ne pas survenir, ou en tout cas pas de cette manière. Leur leader, Guillaume Soro, né à Ferkessédougou en 1972, a été Premier ministre de 2007 à 2012, puis président de l’Assemblée nationale de 2012 à 2019. C’est le deuxième personnage de l’État pendant sept ans. En décembre 2019, quand il annonce sa candidature à la présidentielle de 2020 et refuse de rejoindre le RHDP unifié, le basculement est immédiat. Un mandat d’arrêt est émis, son avion est refoulé du Ghana, il commence une vie d’exil qui ne s’est toujours pas terminée en 2026. Il est condamné en juin 2021 à la prison à perpétuité par contumace pour atteinte à la sûreté de l’État. Son mouvement Générations et peuples solidaires est dissous par la justice. Plusieurs de ses proches sont poursuivis ou condamnés. La justification officielle parle de complot. La réalité politique est plus lisible : Soro avait des ambitions présidentielles assumées, et dans ce système, cela ne se fait pas.
Le cas du MFA de Yaya Fofana est d’une autre nature, mais révèle la même logique. Le Mouvement des forces d’avenir a été un compagnon de route du RDR puis du RHDP depuis l’opposition. Partenaire dans la construction de la coalition, le MFA a multiplié depuis 2011 les démarches discrètes puis publiques pour retrouver la place qui lui avait été promise au sein de l’appareil. En vain. Des personnalités qui n’avaient jamais milité dans ses rangs ont été nommées aux postes que ses cadres attendaient. La réponse venue d’en haut était sans appel : le MFA est un parti insignifiant qui ne pèse rien. L’argument est intellectuellement malhonnête. On ne s’allie pas avec l’insignifiant quand on cherche à renverser un régime. On lui trouve ce défaut précis dès que le pouvoir est acquis et qu’il n’est plus nécessaire. Yaya Fofana a déclaré publiquement en avril 2026 que le MFA ne peut pas disparaître parce qu’il est l’un des bâtisseurs du RHDP. La phrase dit tout : il faut encore réclamer le droit d’exister dans une maison que l’on a contribué à construire.
Le cas d’Albert Toikeusse Mabri est peut-être le plus documenté et le plus révélateur du mécanisme à l’oeuvre. Président de l’UDPCI, formation fondée par feu le général Robert Guéi et membre constitutif du RHDP, Mabri occupait le poste de deuxième vice-président du parti et de ministre de l’Enseignement supérieur. Le 12 mars 2020, lors du Conseil politique du RHDP réuni à l’Hôtel Ivoire en présence d’Alassane Ouattara, il prend la parole pour s’opposer non pas au nom d’Amadou Gon Coulibaly, mais à la méthode de sa désignation. Sa phrase est restée dans les mémoires : ne prenons pas des engagements d’une heure dans une salle qui par la suite ne reflèteront pas la réalité sur le terrain. Faites donc comme Félix Houphouët-Boigny. Travaillez à nous mettre en équipe. Il ne réclamait pas le pouvoir pour lui-même. Il demandait des primaires, un processus démocratique interne, le droit pour les prétendants de s’affronter loyalement. Erreur-malheur, comme on dit à Abidjan. Moins de deux mois plus tard, le 13 mai 2020, il était éjecté du gouvernement par décret. Dans les semaines suivantes, son propre parti était travaillé de l’intérieur : Laurent Tchagba, son ex-bras droit et ministre de l’Hydraulique, réunissait à Yamoussoukro près de cent cinquante cadres de l’UDPCI pour afficher leur soutien à Amadou Gon Coulibaly. Albert Flindé organisait une conférence de presse pour officialiser le ralliement des cadres UDPCI à la candidature imposée. L’UDPCI était vidée de sa substance depuis l’intérieur. Mabri restait à la tête d’une coquille. Il quitta le RHDP en août 2020, se retrouva dans l’opposition contre son propre camp, puis effectua un retour quasi mystique après les élections, reçu à la résidence du président Ouattara dans les semaines suivant l’élection, pour annoncer avec contrition que l’UDPCI reprenait sa place dans la maison à laquelle elle avait contribué à poser les piliers. Le péché de Mabri ? Il avait osé demander des primaires. La sentence a été exemplaire.
Henri Konan Bédié et le PDCI complètent ce tableau. Le doyen du paysage politique ivoirien avait pesé de tout son poids pour faire pencher la balance en faveur d’Alassane Ouattara lors des crises de 2010-2011. Il avait ensuite intégré le RHDP dans l’espoir d’une alternance démocratique au sein de la formation. L’idée peut paraître étrange au sein d’un parti qui se voulait uni, mais elle n’était pas illégitime venant d’un homme qui représentait une base électorale réelle et une légitimité historique incontestable. Le sort du PDCI-Bédié ne fut pas différent de celui des précédents. Marginalisé progressivement, ses cadres aspirés ou neutralisés, son logo utilisé dans celui du RHDP en dépit de décisions de justice ivoiriennes, françaises et africaines réclamant sa restitution. Quand Bédié rompit avec le RHDP et fit campagne pour le boycott de la présidentielle de 2020, il confirmait ce que la dynamique interne montrait depuis des années : le PDCI n’était plus un partenaire dans cette maison, mais une composante que l’on avait cessé d’écouter.
Et aujourd’hui, Adjoumani et ce qu’il appelle les transfuges du PDCI. Des hommes qui ont observé depuis les premières loges chacune de ces séquences. Qui ont vu tomber les militants du RDR, puis Soro, puis le MFA, puis Mabri, puis Bédié. Qui savent exactement ce qui les attend s’ils ne se montrent pas suffisamment alliés, suffisamment discrets, suffisamment utiles sans jamais devenir encombrants. Adjoumani lui-même en a fait l’expérience directe : écarté du ministère de l’Agriculture en janvier 2026 après des doutes sur sa loyauté qui remontaient à 2020, recasé comme Conseiller spécial à la Présidence, il sait ce que signifie le déplacement vers la périphérie du cercle.
La déclaration de Bondoukou pose alors la vraie question, celle qu’Adjoumani n’a pas formulée mais que sa phrase porte en creux. Qui, en réalité, pousse les gens vers la sortie depuis 2011 ? Les militants du RDR d’origine n’ont jamais regardé d’un mauvais oeil les transfuges. Sur le terrain, dans les quartiers et les villages, la cohabitation entre héritages politiques différents s’est souvent faite naturellement. Le mal n’est pas dans le corps du parti. Il est dans un système de pouvoir dont le principe fondateur non écrit est le suivant : on absorbe les alliés au moment où ils sont nécessaires, on les neutralise dès qu’ils pourraient peser dans la définition des équilibres futurs. Un système qui pratique ce qu’on pourrait appeler la politique de l’orange pressée : on extrait le jus, on jette l’écorce.
Ce modèle a une logique interne froide et efficace à court terme. Il permet de concentrer le pouvoir, d’éliminer les contre-pouvoirs internes, de garder les mains libres sur les nominations, les successions et les arbitrages. Mais il produit aussi, mécaniquement, ce qu’Adjoumani lui-même dénonce depuis Bondoukou : un parti où la cohésion est une injonction permanente parce qu’elle n’est jamais acquise, où chaque allié sait, au fond de lui, qu’il est potentiellement le prochain sur la liste. Un observateur du parti résume ainsi la situation : un homme frustré est plus dangereux qu’une flèche. Et les frustrations au RHDP ne manquent pas.
Le RHDP aborde la séquence post-Ouattara avec cette fragilité structurelle profonde et non résolue. La question de la succession présidentielle va mécaniquement réactiver toutes ces loyautés froissées, toutes ces ambitions ravalées, toutes ces humiliations silencieuses accumulées depuis quinze ans. Deux poids lourds du parti, Adama Bictogo et Adjoumani lui-même, ont déjà payé le prix d’une disgrâce en janvier 2026. D’autres tensions couvent. Dans ce contexte, Adjoumani a eu le mérite de nommer le symptôme publiquement. C’est déjà rare dans un parti où la parole dissidente se paie cash.
Reste à savoir si quelqu’un, au sommet, aura un jour le courage de traiter la maladie. Car le RDR de 1994, né précisément de la même logique d’exclusion au sein du PDCI de Bédié, devrait servir de mémoire collective à ceux qui gouvernent aujourd’hui le RHDP. L’histoire ivoirienne a déjà montré que les partis qui oublient leurs bâtisseurs finissent par en payer le prix. Parfois dans les urnes. Parfois autrement.
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