La rédaction | Lementor.net
Il existe un proverbe akan qui dit : l’arbre qui grandit dans le creux d’un autre arbre ne devient jamais grand. C’est, en quelques mots, le portrait du journalisme ivoirien tel qu’il existe aujourd’hui. Un secteur qui a grandi dans le creux de la politique, qui s’est nourri de ses querelles, de ses financements et de ses agendas, et qui peine désormais à se tenir debout seul.
Le diagnostic est cruel mais nécessaire. Il est temps que les journalistes ivoiriens, toutes tendances confondues, se regardent dans le miroir.
L’histoire explique tout sans tout excuser
Pour être juste, il faut remonter aux origines. Le multipartisme de 1990 n’a pas seulement ouvert l’espace politique. Il a ouvert l’espace médiatique. Les premiers titres de presse privée ivoirienne sont nés dans le sillage direct de ce moment historique. Notre Voie, Le Patriote, Le Nouveau Réveil, Fraternité Matin réformé, puis une déferlante de journaux dont les noms disaient déjà tout de leur raison d’être. Ces journaux n’étaient pas des entreprises de presse au sens économique du terme. Ils étaient des outils de combat politique. Des tribunes militantes. Des armes dans une guerre d’influence entre le PDCI, le FPI, le RDR et leurs satellites respectifs. Et ils le revendiquaient, souvent avec une franchise que l’on ne retrouve plus aujourd’hui.
Cette naissance militante n’est pas en soi une faute. Dans des pays comme la France, l’Angleterre ou les États-Unis, la presse est aussi née des passions politiques, des pamphlets et des feuilles de combat. Le Figaro, The Guardian, le New York Times ont tous traversé une phase militante avant de construire leur indépendance éditoriale progressive. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, c’est que cette phase n’a jamais pris fin. Elle s’est institutionnalisée. Elle est devenue le modèle permanent, non la période de transition.
De quelques titres à un écosystème sous tutelle
Trente-cinq ans après le multipartisme, la Côte d’Ivoire dispose d’un écosystème médiatique réel. Des dizaines de journaux, plusieurs chaînes de télévision privées, des centaines de sites d’information en ligne, des milliers de pages et de comptes sur les réseaux sociaux. Sur le papier, c’est une richesse. Dans les faits, une grande partie de cet écosystème fonctionne encore selon la logique des origines : à qui appartient ce journal, à qui ce site, quel camp politique finance cette rédaction, quel ministre passe ses communiqués dans ce titre ?
La question du financement est au coeur du problème. Un journal qui ne peut pas vivre de sa diffusion, de la vente de ses espaces publicitaires et de la fidélité de ses lecteurs est un journal condamné à chercher ailleurs les ressources de sa survie. Et en Côte d’Ivoire, cet ailleurs a toujours eu un nom : la politique. Les dotations officieuses de partis, les contrats publicitaires accordés ou retirés selon le traitement de l’information, les enveloppes versées en marge des conférences de presse, les voyages offerts, les postes accordés aux proches. Ce système ne date pas d’aujourd’hui. Il s’est simplement sophistiqué avec le temps, passant de l’aide frontale au financement indirect, mais sans jamais disparaître.
Le résultat est connu de tous et admis par personne. Un journaliste ivoirien ne peut pas, dans sa grande majorité, vivre dignement de son salaire. Les conventions collectives existent mais ne sont pas respectées. Les salaires du secteur privé de la presse sont souvent inférieurs au SMIG. Les rédactions en ligne, qui se comptent par centaines, fonctionnent avec des équipes non rémunérées ou payées au billet, selon les commandes du jour. Dans ces conditions, le journaliste n’est pas un professionnel indépendant exerçant un métier avec une déontologie. Il est un prestataire politique dont la plume est disponible au plus offrant. Non par nature, mais par nécessité.
La chapelle plutôt que le métier
Ce que ce système produit de plus grave, c’est la déformation de la vocation. Un jeune qui entre aujourd’hui dans une rédaction ivoirienne n’apprend pas d’abord la vérification des faits, la construction d’un article d’enquête, l’équilibre des sources, la distance critique. Il apprend la ligne éditoriale de sa maison, qui est souvent la ligne politique de ses financeurs. Il apprend à reconnaître les amis et les ennemis de la chapelle. Il apprend que certains sujets ne se touchent pas, que certains noms ne s’écrivent qu’avec précaution, que certaines vérités ne sont publiables qu’à condition de ne pas déplaire à l’étage supérieur.
La transmission est ainsi viciée à la source. Le journaliste senior qui formerait le plus jeune est lui-même pris dans cette logique depuis des années. Il ne peut pas transmettre une indépendance qu’il n’a pas exercée. Il ne peut pas enseigner un courage rédactionnel que son propre statut de salarié précaire rend périlleux. La formation se fait donc par mimétisme : la chapelle reproduit la chapelle, le camp reproduit le camp, et le métier se rétrécit d’une génération à l’autre.
Le journaliste politique existe dans tous les pays du monde. Couvrir la politique est un exercice légitime et noble. Le problème n’est pas d’être journaliste politique. C’est d’être politique avant d’être journaliste. Ce glissement subtil mais radical est le coeur du mal ivoirien. Quand un journaliste couvre une conférence de presse du RHDP en militant plutôt qu’en reporter, quand il couvre le PPA-CI en procureur plutôt qu’en observateur, quand sa plume est guidée par l’appartenance plutôt que par les faits, il cesse d’exercer un métier. Il joue un rôle dans une pièce de théâtre politique dont il n’est pas l’auteur.
Personne ne viendra sauver cette industrie à leur place
Il existe un autre proverbe, celui-là d’origine mandingue, qui résume la deuxième vérité de cette analyse : si tu attends que la pluie lave ton visage, tu attendras toujours avec un visage sale.
Nul ne viendra rendre le journalisme ivoirien grand et fort à la place des journalistes eux-mêmes. Pas le gouvernement, qui a tout intérêt à maintenir un secteur fragmenté et dépendant. Pas les partis politiques, qui ont bâti leur influence sur cette dépendance. Pas les partenaires internationaux, dont les formations en déontologie restent sans effet durable si elles ne s’accompagnent pas d’un modèle économique viable. La transformation doit venir de l’intérieur de la profession.
Elle passe par des choix concrets et difficiles. Les rédactions doivent construire des modèles économiques fondés sur la qualité et la fidélité des lecteurs plutôt que sur les subventions politiques. Les journalistes doivent refuser collectivement les pratiques de corruption qui normalisent la vénalité. Les organisations professionnelles, Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire, Conseil national de la presse, doivent cesser d’être des chambres d’enregistrement des équilibres politiques du moment et redevenir des corps de régulation crédibles qui sanctionnent réellement les dérives. Et les aînés du métier, ceux qui ont la légitimité de l’expérience et parfois la confort d’une situation acquise, doivent accepter d’être des transmetteurs d’exigence plutôt que des parrains de chapelle.
Le temps a changé. L’information circule aujourd’hui à une vitesse que les fondateurs des premiers journaux privés n’auraient pas imaginée. Le lecteur ivoirien est de plus en plus éduqué, de plus en plus connecté, de plus en plus capable de croiser les sources et de repérer la manipulation. Un journalisme partisan dans un monde d’information abondante ne convainc plus que les déjà convaincus. Il ne construit rien. Il consomme le capital de crédibilité du métier sans jamais le recharger.
Le journalisme est une profession digne. Elle a porté des révolutions, protégé des démocraties, sauvé des innocents et mis en lumière des vérités que le pouvoir voulait enfouir. Cette dignité n’est pas un héritage automatique. Elle se gagne, se défend et s’entretient chaque jour, dans chaque article, dans chaque choix éditorial, dans chaque refus de l’enveloppe et de l’inféodation.
Les journalistes ivoiriens en sont capables. La question est de savoir s’ils en ont collectivement la volonté.
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