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Les chiffres sont là. Bruts. Parlants. En deux mois d’opération Tolérance Zéro sur les routes d’Abidjan, le nombre de morts liés aux accidents de la circulation est passé de 43 à 30. Treize vies. Treize familles qui n’ont pas eu à enterrer quelqu’un. Dans un pays où l’accident de la route est depuis trop longtemps accepté comme une fatalité ordinaire, ce recul de 30% mérite d’être nommé pour ce qu’il est : une victoire concrète, mesurable, humaine.
Le bilan présenté le 22 avril 2026 lors d’une réunion présidée par l’inspecteur général de police Dosso Siaka, directeur général adjoint chargé de la Sécurité publique, couvre la période du 16 février au 15 avril 2026. Sur ces deux mois, les accidents ont reculé de 12%, passant de 6 318 à 5 591 cas. Les blessés ont diminué de 21%, de 1 456 à 1 146. Et donc, 13 morts de moins. Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils sont le résultat direct d’une mobilisation visible sur le terrain : patrouilles intensifiées, contrôles multipliés, fourrières activées à grande échelle avec plus de 5 400 véhicules et engins immobilisés durant la période, dont des véhicules administratifs, signal important que personne n’est au-dessus des règles. Plus de 2 000 contrôles d’alcoolémie ont été conduits, débouchant sur des poursuites judiciaires contre des conducteurs pris en état d’ivresse.
Ce que le bilan dit aussi, entre les lignes, c’est l’anatomie de l’insécurité routière abidjanaise. Les véhicules particuliers arrivent en tête des véhicules impliqués dans les accidents, devant les camions et les véhicules de transport avec chauffeur. Les engins à deux et trois roues suivent, avec des milliers d’unités immobilisées pour non-port du casque, absence de documents réglementaires ou défaut d’assurance. Ce profil dit une chose simple : le problème n’est pas uniquement le transporteur en commun ou le camionneur pressé. Il est aussi le conducteur ordinaire, celui qui roule vite parce qu’il l’a toujours fait sans être sanctionné, celui qui boit avant de prendre le volant parce que personne ne l’a jamais arrêté, celui qui roule en moto sans casque parce que le casque, c’est pour les autres.
La question qui se pose maintenant est précisément celle que les autorités elles-mêmes posent en conclusion de leur bilan : ces résultats tiendront-ils ? L’histoire des opérations de sécurité routière en Afrique de l’Ouest est émaillée de coups d’éclat suivis de relâchements. On mobilise, on sanctionne, les indicateurs baissent, l’attention politique se déplace, les patrouilles se raréfient, et les vieilles habitudes reprennent leurs droits sur le bitume. Le commissaire principal Tré Pregnon Florent et le directeur général des Transports terrestres Oumar Sacko l’ont tous deux dit dans leurs termes respectifs : la pérennité de ces résultats dépend de la continuité de l’action et de l’adhésion des populations.
Cette dernière phrase est la plus importante du bilan. Elle dit que la sécurité routière n’est pas un problème policier. C’est un problème culturel. On ne résout pas durablement ce qui tue sur les routes en multipliant les barrages. On le résout en changeant la façon dont une société tout entière perçoit le rapport au volant, à la vitesse, à l’alcool, au risque collectif. Cela prend du temps. Cela prend de l’éducation. Cela prend des campagnes qui parlent aux gens dans leur langue, avec leurs images, avec la réalité de leur quotidien. Cela prend des familles endeuillées qui témoignent. Cela prend des conducteurs sanctionnés qui comprennent pourquoi, pas seulement des fourrières qui font peur.
Treize morts de moins en deux mois. C’est un début. Ce n’est pas une conclusion.
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