La rédaction | Lementor.net
Il y a des hommes qui ont le droit de dire certaines vérités parce qu’ils les ont payées de leur peau. Kobenan Kouassi Adjoumani est de ceux-là.
Le 17 avril 2026, à la salle de mariage de la mairie de Bondoukou, devant les jeunes cadres du Zanzan réunis autour du thème Gouvernance solidaire pour le développement du Zanzan, le ministre d’État a prononcé une phrase qui a secoué le landerneau politique ivoirien comme une pierre jetée dans une mare : au RHDP, nous sommes tous des transfuges. Arrêtons les attaques. Quelques jours plus tard, les commentaires allaient bon train. Certains lui reprochaient d’avoir dit ce qui ne se dit pas. D’autres lisaient dans sa sortie un calcul politique, une manœuvre, un signal. Les plus sévères évoquaient une maladresse. Comme si Adjoumani ne savait pas ce qu’il faisait. Comme s’il ne savait pas ce qu’il avait vécu.
Avant de juger la parole, il faut connaître le chemin parcouru par celui qui l’a prononcée.
Kobenan Kouassi Adjoumani est entré dans la politique ivoirienne par la porte du PDCI-RDA. C’est là qu’il a milité, servi, gravi les échelons. C’est là qu’il a été, selon les termes d’observateurs qui l’ont suivi depuis ses débuts, le répondeur automatique du président Henri Konan Bédié, formule qui dit tout sur sa loyauté et sa disponibilité au service de la machine partisane. Il connaissait le parti de l’intérieur, ses rouages, ses rituels, ses hommes et ses silences.
Et puis est venu le moment de choisir.
Quand l’Appel de Daoukro retentit le 17 septembre 2014 et que Bédié scelle l’alliance entre le PDCI et le RDR d’Alassane Ouattara, Adjoumani est de ceux qui y croient. Qui y croient vraiment. Pas par opportunisme, pas par calcul, mais parce qu’il perçoit dans ce rassemblement houphouétiste quelque chose qui ressemble à une nécessité historique. Le rêve d’Alassane Ouattara d’un parti unifié rassemblant tous les héritiers du père fondateur, il l’embrasse. Et il le défend. Publiquement. Fermement. Dans les colonnes des journaux, sur les plateaux de télévision, dans les meetings. C’est l’époque du Haut-Parleur, premier pseudonyme que lui collent ses détracteurs au PDCI, ceux qui ne comprennent pas, ou qui ne veulent pas comprendre, pourquoi l’un des leurs choisit de porter la voix du rapprochement avec le camp d’en face.
Les résistances au PDCI sont vives. Il y a dans tout parti des irréductibles qui voient dans chaque ouverture une trahison. Adjoumani l’apprend à ses dépens. Il ne le lit pas dans des rapports. Il le ressent dans sa chair. À Daoukro, la ville symbole de l’Appel, il est frappé physiquement. Des cadres et militants du PDCI qui ne veulent pas entendre parler de fusion lui tombent dessus. Pas métaphoriquement. Physiquement. Il est vilipendé, insulté, traité de vendu, de traitre, d’homme du RDR déguisé en PDCI. Ces épreuves, il les traverse. Il ne se rétracte pas. Il continue à plaider, à convaincre, à expliquer que l’intérêt supérieur de la Côte d’Ivoire passe par ce rassemblement. C’est l’Éléphant du Zanzan, deuxième pseudonyme, celui qui dit sa force tranquille et son ancrage dans sa terre du Gontougo. Puis l’Éléphant Blanc, troisième pseudonyme, celui qui dit sa rareté, sa singularité dans un paysage politique où beaucoup parlent d’unité mais peu en paient le prix.
Ce prix, Adjoumani l’a payé. Entièrement. Et c’est précisément pour cette raison que sa parole du 17 avril 2026 n’est pas celle d’un provocateur ou d’un calculateur. C’est celle d’un homme qui a vécu de l’intérieur ce qu’il décrit. Quand il dit nous sommes tous des transfuges, il ne fait pas un constat académique. Il parle de lui. Il dit : moi aussi j’ai quitté quelque chose pour rejoindre cette maison commune. Moi aussi j’ai subi des attaques pour ce choix. Et si moi j’ai le droit d’être ici pleinement, sans qu’on me rappelle à chaque instant d’où je viens, alors tous ceux qui ont fait le même chemin ont le même droit.
L’intégralité de son discours, que beaucoup de commentateurs n’ont pas pris la peine de lire, dit une chose simple et limpide : les divisions dans les régions viennent du manque d’entente. On dit les transfuges du PDCI sont arrivés hier, ils veulent tout prendre. Mais au RHDP, nous sommes tous des transfuges. Tu as quitté le RDR pour le RHDP : tu es un transfuge. Tu as quitté le PDCI pour le RHDP : tu es un transfuge. Tu as quitté le MFA : tu es un transfuge. Nous sommes tous des transfuges. Alors pourquoi se battre ? Ce n’est pas ce que le Président Alassane demande. Où est la provocation là-dedans ? Où est le calcul ? Où est la maladresse ? Il n’y a ni succession évoquée, ni ambition personnelle affichée, ni attaque contre quiconque. Il y a un appel à la cohésion, formulé avec la franchise d’un homme qui a le droit de le formuler parce qu’il en a personnellement payé le prix.
Certains, dans leur lecture précipitée, ont voulu voir dans ce discours une manœuvre de repositionnement politique dans la bataille feutrée pour l’après-Ouattara. C’est lui prêter une intention qu’il n’a pas exprimée et sortir délibérément ses mots de leur contexte. Adjoumani parle de cohésion, pas de succession. Il parle d’unité, pas d’agenda personnel. Et surtout, il parle depuis l’autorité de celui qui a souffert pour cette unité quand elle n’était encore qu’un projet, quand porter la voix du rassemblement valait des coups à Daoukro et des insultes dans les colonnes des journaux.
Il y a dans tout parti une catégorie de militants que l’on oublie trop vite quand les victoires arrivent : ceux qui ont fait le travail difficile avant que la victoire soit possible. Adjoumani est de ceux-là au RHDP. Sans les hommes comme lui qui ont convaincu de l’intérieur du PDCI que le rassemblement était nécessaire, qui ont assumé publiquement une position impopulaire dans leur camp d’origine, qui ont essuyé les critiques, les injures et parfois la violence physique, la fusion houphouétiste aurait été plus difficile, peut-être impossible. Ce ne sont pas les transfuges du PDCI qui ont fragilisé le RHDP. Ce sont ceux qui refusent de reconnaître que sans ces transfuges-là, le RHDP n’aurait pas eu la base électorale qui lui a permis de gagner.
Alors quand la division devient rampante, quand des militants se battent sur les réseaux sociaux à coups de légitimités comparées, quand on entend dans les couloirs des régions que les uns valent plus que les autres parce qu’ils viennent de plus loin dans le RDR, doit-il se taire, lui qui a traversé Daoukro sous les coups ? Non. Il a non seulement le droit de parler. Il a le devoir de le faire.
Le sang qui coule dans les veines du RHDP n’est pas fait d’une seule origine. Il est fait de tous ceux qui ont sacrifié quelque chose pour que ce parti existe. Adjoumani en est une composante essentielle. Sa voix n’est pas celle de la division. C’est celle de la mémoire. Et un parti qui refuse d’écouter sa mémoire est condamné à répéter les erreurs qu’elle pourrait lui éviter.
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