La rédaction | Lementor.net
Ce vendredi 24 avril 2026, au Palais des congrès du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, la 13ème Conférence du District 9101 du Rotary International a tenu son panel de haut niveau autour du thème Briser les barrières, construire la paix. Mille trois cents rotariens venus de dix pays d’Afrique et d’Europe, sous le parrainage de la Première Dame Dominique Ouattara, attendaient deux intervenants : Alain Van de Poel, Vice-Président du Rotary International, et Téné Birahima Ouattara, Vice-Premier ministre et ministre de la Défense de Côte d’Ivoire. Ce que ce dernier a produit ce matin-là n’était pas un discours politique. C’était une leçon de méthode sur l’un des sujets les plus complexes de notre temps.
Classer avant de discourir
Le premier signe d’une pensée structurée est la capacité à ordonner avant de développer. Là où beaucoup d’intervenants commencent par des généralités sur la paix, des citations apaisantes et des références historiques convenues, Téné Birahima Ouattara a ouvert son propos par une taxonomie. Les obstacles à la paix, dit-il, sont d’ordre social, politique, identitaire et sécuritaire.
Cette classification n’est pas décorative. Elle fait un travail intellectuel précis : elle refuse de traiter la paix comme un état indivisible que l’on aurait ou que l’on n’aurait pas. Elle la décompose en variables distinctes, chacune avec ses mécanismes propres, ses acteurs propres et ses solutions propres. Les barrières sociales, qu’il associe à l’exclusion et à la marginalisation, renvoient à ce que le sociologue Johan Galtung a théorisé sous le concept de violence structurelle, celle qui tue sans arme, qui exclut sans décret, qui produit de l’instabilité sans qu’aucun groupe armé n’y soit nécessairement identifiable. Les barrières politiques, associées à la mauvaise gouvernance et aux politiques de division, désignent la responsabilité directe de l’État dans la production ou la prévention du conflit. Les barrières identitaires nomment les instrumentalisations ethniques, religieuses et communautaires qui transforment la différence en menace. Les barrières sécuritaires, enfin, désignent le terrorisme, les conflits armés et les flux de réfugiés qui caractérisent la sous-région ouest-africaine.
En quatre catégories, le propos est déjà infiniment plus utile qu’une heure de discours sur la paix en général. L’auditoire du Rotary, composé de professionnels habitués à la rigueur dans leurs métiers, l’a compris immédiatement.
La phrase qui fait réfléchir
Au milieu de la présentation surgit une formule que la salle n’attendait pas. Courte, précise, dérangeante dans le bon sens du terme : le fait de confisquer le pouvoir peut créer des barrières à la paix.
Cette phrase mérite une pause. Elle ne dénonce pas. Elle n’accuse pas. Elle établit un lien de causalité. Elle dit que la concentration abusive du pouvoir, quelle qu’en soit la forme, militaire, ethnique, électorale ou institutionnelle, porte structurellement en elle un risque de rupture sociale. C’est un énoncé qui appartient moins au discours politique qu’à la science politique. Il rejoint les travaux de Daron Acemoglu et James Robinson dans Pourquoi les nations échouent, ouvrage dans lequel les deux économistes démontrent par des données comparatives sur plusieurs siècles et plusieurs continents que les institutions extractives, celles qui concentrent le pouvoir et les ressources entre les mains d’une minorité, sont le principal facteur de long terme de l’instabilité et du sous-développement. Formuler cette vérité devant mille trois cents personnes, dans un espace international, avec la concision d’une maxime, c’est le signe d’une pensée qui a digéré le sujet jusqu’à pouvoir le distiller.
La logique de l’équation
Le coeur argumentatif de la présentation repose sur une équation que l’intervenant formule sans détour : il n’y a pas de développement sans paix, et il n’y a pas de paix sans développement.
Cette formulation en apparence simple est en réalité d’une densité considérable. Elle rompt avec la logique linéaire qui structure la plupart des discours sur le développement africain, selon laquelle il faudrait d’abord la paix pour pouvoir ensuite développer. Elle lui substitue une logique circulaire et systémique : les deux variables se nourrissent mutuellement ou s’effondrent ensemble. Un État qui investit dans la sécurité sans investir dans le développement crée des conditions de frustration sociale qui alimentent l’instabilité. Un État qui investit dans le développement sans garantir la sécurité voit ses acquis détruits par les conflits. La vraie stratégie est donc conjointe et simultanée, pas séquentielle.
Cette vision est celle que défend depuis les années deux mille le Programme des Nations unies pour le développement dans ses rapports successifs sur le développement humain, et que des économistes comme Paul Collier ont documentée empiriquement dans ses travaux sur les pays sortant de conflits. L’entendre formulée avec cette clarté dans le cadre d’un panel du Rotary International dit quelque chose sur la qualité de la réflexion qui a précédé la prise de parole.
L’intelligence du cadre
Il y a enfin dans cette présentation une maîtrise du cadre rhétorique qui mérite d’être soulignée. Le Rotary International n’est pas un rassemblement politique. C’est une organisation fondée sur le service désintéressé, le dépassement des frontières et l’engagement communautaire concret. Ses membres ne viennent pas entendre un discours gouvernemental. Ils viennent chercher des idées utilisables, des cadres de pensée qu’ils pourront transposer dans leurs projets, leurs clubs, leurs communautés.
La présentation de Téné Birahima Ouattara répond exactement à cette attente. En identifiant les barrières sociales comme un défi auquel les rotariens contribuent quotidiennement dans leurs actions de terrain, il connecte le niveau macro de la stratégie nationale au niveau micro de l’action communautaire. En citant les réponses concrètes de l’État ivoirien, la création d’un ministère de la Réconciliation nationale, la mise en place de la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation, les programmes d’indemnisation des victimes, il montre que la construction de la paix n’est pas un idéal abstrait mais un chantier institutionnel documenté, avec des étapes, des instruments et des résultats mesurables.
La paix est une oeuvre de construction collective et un choix politique. Les États ont la responsabilité de créer les conditions de sa consolidation. Cette phrase de conclusion opère une synthèse en deux temps qui résume l’architecture de l’ensemble du propos. Construction collective : la paix vient d’en bas, des communautés, des familles, des associations, des clubs Rotary. Choix politique : la paix vient aussi d’en haut, de la volonté des États à créer les conditions institutionnelles qui la rendent possible. Entre les deux, une chaîne de responsabilités partagées que ni l’État seul ni la société civile seule ne peut assumer.
C’est cela qui a tenu la salle. Pas le titre. Pas le protocole. La cohérence d’une pensée qui avait quelque chose à dire et qui a su le dire avec la forme que ce quelque chose méritait.
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