La Redaction | lementor.net
Il existe dans la vie des nations des moments qui ne ressemblent à rien d’autre. Des moments où une décision, en apparence technique et administrative, touche en réalité à quelque chose de beaucoup plus profond : la mémoire collective d’un peuple, le souvenir de ce qu’il a dû traverser pour obtenir ce qu’il possède aujourd’hui. La dissolution d’une commission électorale est un de ces moments. Elle ne devrait jamais être traitée comme un simple réaménagement institutionnel. Elle devrait toujours être traitée comme ce qu’elle est : une décision qui touche aux fondements mêmes du contrat démocratique entre un peuple et ceux qui le gouvernent.
En Côte d’Ivoire, la Commission électorale indépendante n’est pas née dans un bureau. Elle est née dans les rues. Elle est née des sit-in, des marches, des nuits de prison et des matins de larmes qui ont marqué la longue lutte pour la démocratie ivoirienne. Avant elle, il y avait les urnes opaques dans lesquelles les bulletins disparaissaient sans témoin. Il y avait les listes électorales tronquées. Il y avait les résultats proclamés avant même que les bureaux de vote n’aient fermé. Et face à tout cela, des femmes et des hommes ordinaires, pas des politiciens, pas des stratèges, mais des citoyens qui avaient décidé que leur voix valait quelque chose, se levaient et disaient non.
Ce combat a produit des acquis concrets. Le vote des jeunes à dix-huit ans. Les urnes transparentes. Le bulletin unique. Et enfin, une commission électorale où toutes les forces politiques pouvaient siéger, surveiller, contrôler. Ces acquis ne sont pas la propriété des partis qui les ont négociés. Ils appartiennent au peuple qui les a rendus possibles. Et c’est précisément pourquoi ils ne peuvent pas être modifiés par ceux qui gouvernent aujourd’hui sans l’accord de ceux qui gouverneront demain, ni surtout sans l’accord de ceux qui ne gouvernent jamais mais qui vivent chaque jour sous les règles que ces institutions produisent.
Car voici le danger que peu de commentateurs osent nommer clairement. Les institutions démocratiques ne valent pas uniquement pour ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, ni pour ceux qui espèrent y accéder demain. Elles valent pour tout le monde, y compris et surtout pour ceux qui ne font pas de politique, ceux qui travaillent, élèvent leurs enfants et espèrent simplement que les règles du jeu dans lequel ils vivent sont stables et équitables. Ces règles, une fois affaiblies, ne le sont jamais seulement pour un mandat ou pour une génération. Elles le sont durablement. Et le vide qu’elles laissent est toujours comblé, tôt ou tard, par quelque chose de moins bon.
L’histoire africaine est un long manuel d’exemples sur ce sujet. Des pays qui ont bâti des commissions électorales solides, qui les ont ensuite démantelées au gré des calculs politiques du moment, et qui ont découvert, quelques années plus tard, que la main qui avait démantelé ces protections n’était plus là pour les reconstruire. Et que la main suivante, celle qui avait hérité des institutions affaiblies, avait choisi de les affaiblir encore davantage. C’est ainsi que les démocraties ne meurent pas d’un coup. Elles meurent par petites étapes, chacune justifiée, chacune présentée comme une amélioration, chacune adoptée dans l’intérêt général, jusqu’au jour où il n’y a plus grand-chose à défendre.
La vraie question que toute dissolution d’une commission électorale devrait poser n’est donc pas : est-ce que la nouvelle sera meilleure ? Elle est : selon quelle procédure la nouvelle sera-t-elle bâtie, et qui aura le droit de valider ce qu’elle devient ? Si la réponse est le parlement, il faut se demander si ce parlement, dans sa composition actuelle, représente vraiment l’ensemble du corps social ou seulement la majorité qui le contrôle. Si la réponse est un comité d’experts, il faut se demander qui nomme les experts et à qui ils rendent des comptes. Et si la réponse est le peuple, par référendum ou par consultation directe, alors et seulement alors, on peut parler d’un processus démocratique digne de ce nom.
Ce plaidoyer n’est pas dirigé contre tel ou tel dirigeant. Il est dirigé vers tous ceux qui exercent ou exerceront le pouvoir, et vers tous ceux qui les observent. Il dit simplement ceci : les outils de la démocratie sont fragiles. Ils ont coûté cher à construire. Ils peuvent être détruits rapidement par des décisions prises avec les meilleures intentions du monde. Et une fois détruits, leur reconstruction exige toujours plus de souffrances que leur simple préservation n’en aurait demandé.
L’opposition ivoirienne porte elle aussi une responsabilité dans ce débat. Protester est nécessaire. Mais protester sans proposer, c’est laisser le champ libre à ceux que l’on conteste. Si les forces de l’opposition veulent véritablement défendre les acquis démocratiques, elles doivent formuler une proposition précise sur ce que doit être la nouvelle commission électorale : sa composition, ses mécanismes de contrôle, ses garanties d’indépendance, ses procédures de nomination. Une proposition concrète, détaillée, soumise au débat public. Pas un communiqué de protestation. Un projet. C’est cela la politique adulte.
Et le citoyen ordinaire, celui qui n’est ni dans les palais ni dans les cortèges, il a lui aussi un rôle. Il doit refuser de croire que ces questions ne le concernent pas. La commission électorale n’est pas un sujet de spécialistes. C’est le mécanisme par lequel sa voix compte ou ne compte pas. C’est la différence entre un pays où le vote décide et un pays où le vote enregistre ce qui a déjà été décidé ailleurs. Cette différence vaut la peine d’être défendue. Elle a déjà été payée. Elle ne devrait plus jamais avoir à l’être.
Les démocraties ne tombent pas quand les tyrans arrivent. Elles tombent quand les citoyens cessent de surveiller les institutions que leurs ancêtres ont construites pour les protéger.
Surveiller n’est pas un droit. C’est un devoir.
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