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Entre Bamako et Abidjan, la tension monte à un niveau inédit depuis les crises politiques sahéliennes. Le 5 mai 2026, l’armée malienne a intercepté trois camions chargés de composants explosifs qui venaient de traverser la frontière depuis le nord de la Côte d’Ivoire en direction de Diola, localité du sud-ouest du Mali. Deux camions ont été détruits lors de frappes aériennes des Forces armées maliennes. Le troisième a explosé près du village de Bandatun-Bougouda, faisant des dégâts matériels dont le bilan humain n’est pas encore communiqué.
Les médias proches de la junte malienne ont immédiatement utilisé cet épisode pour mettre en cause le territoire ivoirien comme couloir de ravitaillement des groupes jihadistes. La formulation est directe et délibérément accusatrice : les explosifs venaient de Côte d’Ivoire. Sous-entendu : Abidjan sait, ou pire, laisse faire.
La réponse officielle ivoirienne n’est pas encore tombée au moment où ces lignes sont publiées. Ce silence relatif est lui-même un problème de communication dans un contexte géopolitique aussi tendu. Car les accusations maliennes, même non prouvées, circulent sur les réseaux sociaux, alimentent la propagande anti-ivoirienne dans les cercles panafricanistes sahéliens et créent un climat de méfiance diplomatique que les deux pays peuvent difficilement se permettre au moment où la Côte d’Ivoire accueille déjà des déplacés maliens à Tengréla et où Abidjan renforce ses frontières nord.
Il faut d’abord dissocier les faits des insinuations. Le fait établi est que des camions transportant des explosifs ont traversé une frontière depuis le nord de la Côte d’Ivoire. Ce qui n’est pas établi, c’est qui les a chargés, qui les a commandités, et si les autorités ivoiriennes en avaient connaissance. La frontière entre la Côte d’Ivoire et le Mali s’étend sur 532 kilomètres de zones rurales peu densément peuplées, difficiles à surveiller et traversées quotidiennement par des flux commerciaux considérables. Que des réseaux criminels ou jihadistes utilisent ces axes n’est pas une nouveauté. La question est de savoir si l’État ivoirien a failli dans sa mission de contrôle, ou si ces camions ont transité à son insu.
La réponse à cette question exige une enquête conjointe entre les deux pays. Mais une enquête conjointe suppose un minimum de confiance diplomatique que la situation actuelle ne facilite pas. Le Mali est dirigé par une junte qui a expulsé la France, rompu avec la CEDEAO, accueilli les mercenaires russes et développé un discours systématiquement hostile aux pays dits proches de Paris dans la sous-région. La Côte d’Ivoire figure en tête de cette catégorie dans la propagande de Bamako. Abidjan reste attachée à ses partenariats occidentaux, accueille les réfugiés maliens qui fuient la violence, et maintient ses positions au sein de la CEDEAO que la junte a quittée.
Ce qui complique encore davantage la situation, c’est la séquence dans laquelle cet épisode s’inscrit. Dix jours après les attaques les plus graves depuis 2012 au Mali, deux jours après la nomination d’un nouveau chef d’état-major et la concentration des pouvoirs entre les mains de Goïta, l’annonce de ces camions d’explosifs venant de Côte d’Ivoire tombe à un moment où la junte a besoin de désigner des responsables externes à ses propres défaillances sécuritaires. Un ennemi extérieur est toujours utile quand la légitimité interne vacille.
Cela ne signifie pas que l’accusation est fausse. Cela signifie qu’elle doit être traitée avec la rigueur factuelle qu’elle mérite, sans ni la valider aveuglément ni la rejeter systématiquement. La Côte d’Ivoire a intérêt à répondre officiellement, rapidement et avec précision. Laisser l’accusation circuler sans réponse, c’est laisser le terrain libre à une narration qu’Abidjan n’a ni écrite ni choisie.
La frontière nord de la Côte d’Ivoire n’est pas un détail géographique. C’est le lieu où la stabilité ivoirienne et l’instabilité malienne se touchent. Ce qui s’y passe dans les prochaines semaines dira beaucoup sur la capacité des deux pays à gérer leur voisinage difficile sans que la crise de l’un ne devienne la crise de l’autre.
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