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Il y a des hommes que l’histoire retient malgré elle. Abdoulaye Wade est de ceux-là. Né le 29 mai 1926 à Kébémer, l’ancien chef de l’État sénégalais soufflera ses cent bougies le 29 mai 2026. Un siècle. Un homme. Une trajectoire qui traverse l’Afrique contemporaine de bout en bout, des luttes anticoloniales aux alternances démocratiques, des prisons politiques aux palais présidentiels, des discours enflammés de l’opposition aux silences pesants de l’exil familial.
Initialement prévues le 29 mai, les cérémonies de célébration ont été reportées aux 4 et 5 juin 2026 en raison de la proximité avec la fête de la Tabaski. Le programme est à la hauteur du personnage. Le 4 juin, une cérémonie officielle se tiendra au Grand Théâtre National Doudou Ndiaye Coumba Rose, en présence de nombreuses personnalités politiques, religieuses et coutumières, ainsi que de délégations venues de l’étranger, suivie d’un concert populaire. Le lendemain, un colloque scientifique réunira universitaires et experts au Monument de la Renaissance africaine pour analyser l’héritage politique de l’ancien président et son rôle dans l’évolution démocratique du Sénégal.
Ce centenaire est organisé par le PDS, le parti qu’il a fondé en 1974. Mais il dépasse son propre parti. Le président Bassirou Diomaye Faye a placé les célébrations sous son Haut Patronage, consacrant une figure qui transcende les clivages politiques. Ce geste dit quelque chose d’important sur la maturité démocratique du Sénégal : un président en exercice qui honore publiquement un ancien adversaire politique, reconnaissant dans sa trajectoire un patrimoine national qui appartient à tous.
Pour comprendre pourquoi Wade mérite cet hommage, il faut remonter au commencement. Fondateur du premier grand parti d’opposition en 1974, il a instauré une doctrine libérale et panafricaniste, modernisant les infrastructures du pays, du Monument de la Renaissance africaine au Grand Théâtre national. Mais avant les réalisations, il y a eu les années d’opposition. Des décennies entières à résister au régime socialiste de Léopold Sédar Senghor d’abord, d’Abdou Diouf ensuite. Cinq tentatives électorales. Des arrestations. Des humiliations. Une persévérance que beaucoup de ses contemporains africains n’ont pas eue, choisissant l’exil confortable ou la capitulation honorable plutôt que la lutte continue.
En 2000, après cinq tentatives électorales, il remporte la présidentielle face à Abdou Diouf. Une victoire historique, saluée sur tout le continent comme une alternance démocratique exemplaire en Afrique de l’Ouest. Ce moment reste l’un des plus importants de l’histoire politique africaine contemporaine. Pas parce que Wade était parfait. Mais parce que le Sénégal avait prouvé ce que beaucoup disaient impossible : une démocratie africaine pouvait produire une alternance pacifique, dans les urnes, sans violence, sans coup d’État.
Douze ans de pouvoir ensuite. Des réalisations infrastructurelles incontestables. Et une fin de règne assombrie par la tentation d’un troisième mandat qui avait fracturé la société sénégalaise et préfiguré les tensions politiques qui traversent encore le pays aujourd’hui. Cette dualité rend la figure de Wade incontournable : elle oblige à penser l’histoire dans toute sa complexité. Il n’est ni un saint ni un démon. Il est un homme politique africain du XXème siècle dans toute sa grandeur et ses contradictions.
Wade sera-t-il présent à cet hommage national ? Son fils Karim Wade, absent du pays depuis bientôt dix ans, en sera-t-il aussi ? Le PDS garde le secret à ce sujet. Ces deux questions, apparemment anecdotiques, disent en réalité tout ce qu’il reste de non résolu dans l’héritage wadiste. Karim Wade, condamné puis exilé au Qatar, porte les ambitions présidentielles de son père sans en avoir encore trouvé le chemin. Son retour ou son absence le 4 juin 2026 sera lu comme un signal politique par toute la classe politique sénégalaise.
Cent ans. Wade les a traversés debout, combatif, controversé, irréductible. Le Sénégal lui rend hommage non pas parce qu’il était sans défauts, mais parce que sans lui, son histoire démocratique serait une autre histoire. Et ça, ça mérite bien une cérémonie.
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