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Il y a des hommes que les régimes craignent non pas parce qu’ils ont des armées, mais parce qu’ils ont quelque chose de bien plus dangereux : une cohérence. Une cohérence de pensée, une cohérence de vie, une cohérence politique qui traverse les décennies sans jamais se laisser acheter, intimider ou récupérer. Oumar Mariko est de ces hommes-là. Et c’est précisément pour cette raison qu’Assimi Goïta le traque depuis son palais de Koulouba. Un homme que l’on traque, c’est un homme que l’on craint. Et un homme que la junte malienne craint en ce moment dit quelque chose d’essentiel sur l’état réel du Mali.
Le médecin de Diéna qui a fait trembler Moussa Traoré
Pour comprendre Oumar Mariko, il faut commencer par le commencement. Né à Diéna, dans la région de Ségou, il grandit dans un Mali gouverné d’une main de fer par le général Moussa Traoré depuis 1968. Il fait sa médecine. Et c’est dans les amphithéâtres des facultés de Bamako qu’il découvre que la politique n’est pas un métier mais une vocation, un devoir moral pour ceux qui ont le privilège de l’éducation dans un pays pauvre.
En mars 1991, quand la révolution estudiantine et populaire descend dans les rues de Bamako pour en finir avec vingt-trois ans de dictature militaire, Oumar Mariko est en première ligne. Il est l’un des visages du mouvement démocratique qui force Moussa Traoré à lâcher le pouvoir sous la pression combinée de la rue et d’une partie de l’armée. Cette révolution fondatrice de la démocratie malienne, il la porte dans sa chair. Il en connaît le prix : des morts, des blessés, des prisons. Et il en connaît la valeur : la liberté de vote, le multipartisme, la Constitution de 1992 qui fait du Mali pendant deux décennies une référence démocratique africaine.
De cette expérience fondatrice naît le parti SADI, Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance, qu’il cofonde et dont il devient le secrétaire général. Un parti de gauche radicale, marxiste dans son cadre théorique, panafricaniste dans son orientation géopolitique, intransigeant dans son refus des compromis avec les élites corrompues. Un parti marginal en nombre de sièges, puissant en influence intellectuelle et morale.
L’anti-impérialiste qui ne s’est jamais vendu
Ce qui distingue Oumar Mariko de la plupart des opposants africains qui revendiquent l’anti-impérialisme comme étiquette politique, c’est qu’il a refusé d’en faire un commerce. Dans un paysage politique malien où beaucoup d’hommes qui dénoncent la France le lundi acceptent ses financements le mardi, où l’anti-occidentalisme sert souvent de couverture à des agendas personnels bien arrêtés, Mariko a maintenu une ligne cohérente au prix de sa liberté et de son confort.
Quand la junte de Goïta arrive au pouvoir en 2020 en brandissant les mêmes mots d’ordre souverainistes qu’il avait portés pendant des décennies, contre la corruption, contre la françafrique, pour la dignité africaine, une partie de son camp se laisse séduire. Mariko, lui, observe. Et rapidement, il voit. Il voit une junte qui a mis les mots de la révolution au service du maintien du pouvoir. Il voit des militaires qui ont chassé la France de façade pour accueillir des mercenaires russes dont les pratiques sur le terrain, massacres de populations civiles, viols, pillages documentés par des enquêtes internationales, sont pires que tout ce qu’ils dénonçaient. Il voit un régime qui suspend les élections, étouffe la presse, emprisonne les syndicats et interdit les manifestations au nom d’une transition qui n’en finit pas de transiter.
Et il le dit. Sur RFI. Sur France 24. Dans des vidéos diffusées depuis son exil. Assimi Goïta et ses camarades sont des obstacles à la paix au Mali. La formule est simple. Elle est exacte. Elle est impardonnable pour le pouvoir de Koulouba.
En décembre 2023, son parti reçoit une assignation en justice en vue de sa dissolution. Son crime selon les autorités de transition : avoir osé dénoncer les crimes commis lors de la reprise de Kidal en novembre 2023. Sa réponse sur France 24 est d’une clarté absolue : je suis injustement pourchassé par cette junte militaire pour avoir dénoncé un crime odieux. Je réclame la paix et la justice pour mon pays. Ils veulent me faire taire définitivement.
L’homme qui a parlé aux jihadistes pour sauver des otages
Ce qui rend le dossier Mariko particulièrement complexe dans le contexte actuel, c’est un élément factuel que ses accusateurs utilisent contre lui et que ses défenseurs ont du mal à ignorer : quelques jours avant les attaques du 25 avril, il s’est rendu au Mali pour rencontrer dix-sept otages maliens détenus par le JNIM.
Cette visite est le nœud du problème. Pour la junte, c’est la preuve d’une connivence avec les jihadistes. Pour ses partisans, c’est précisément ce qui fait de lui un homme indispensable à la résolution de la crise : sa capacité à parler à tous les acteurs, y compris à ceux que le régime militaire a choisi d’affronter militairement plutôt que de dialoguer.
Wassim Nasr, journaliste à France 24 et meilleure source mondiale sur les mouvements jihadistes sahéliens, a posé la question qui dérange dans un entretien publié le 5 mai 2026 : la répression des opposants par la junte pourrait-elle les pousser à prendre langue avec le JNIM ? Sa réponse est nette : c’est un risque réel, et c’est la junte elle-même, par ses enlèvements et ses purges, qui crée les conditions de ce rapprochement. En d’autres termes, en traquant Mariko et en l’accusant de complicité jihadiste, Goïta pourrait produire exactement ce qu’il prétend combattre.
Car Oumar Mariko n’est pas un jihadiste. Il est un médecin, un marxiste, un démocrate de la révolution de 1991 qui croit que la solution au Mali passe par le dialogue politique et non par la guerre militaire. C’est précisément cette conviction, partagée par une partie croissante de la société malienne, qui le rend dangereux pour une junte dont toute la légitimité repose sur la nécessité de la guerre.
Pourquoi Mariko détient les clés d’un Mali nouveau
Le Mali d’aujourd’hui est un pays dans une impasse triple. Impasse militaire : malgré cinq ans de partenariat avec Africa Corps, les villes tombent les unes après les autres. Impasse politique : la junte a étouffé toute vie partisane et civile, laissant le champ libre au JNIM pour se présenter comme l’alternative. Impasse diplomatique : le Mali a rompu avec la France, la CEDEAO, la MINUSMA, le CEMOG, et ses alliés de l’AES regardent depuis Ouagadougou et Niamey sans bouger.
Dans cette impasse, la sortie ne peut pas venir des armes. Elle ne peut pas venir d’un énième coup d’État militaire. Elle ne peut pas venir des seuls jihadistes, dont le projet d’instauration de la charia n’est celui ni des populations urbaines maliennes ni des communautés rurales dans leur grande majorité. La sortie doit venir d’un dialogue politique inclusif qui associe toutes les forces maliennes, y compris celles que la junte a chassées, emprisonnées ou contraintes à l’exil.
Oumar Mariko est l’un des rares hommes politiques maliens qui peut siéger à cette table avec une légitimité reconnue par toutes les parties. Sa gauche radicale parle aux syndicats et aux étudiants. Son panafricanisme cohérent lui donne une crédibilité dans les milieux qui ont soutenu le rejet de la France. Son refus de la corruption le rend crédible auprès de populations excédées par des décennies de prédation de l’État. Et sa capacité à dialoguer avec le JNIM, prouvée par sa mission auprès des otages, en fait un intermédiaire potentiel dans toute négociation sérieuse.
Ce n’est pas un hasard si c’est lui que la junte cherche à neutraliser en priorité. On ne cible pas quelqu’un d’insignifiant. On cible quelqu’un qui compte. Et quelqu’un qui compte dans la solution future d’un pays est, pour le régime en place, plus dangereux qu’une armée.
Un Mali nouveau ne se construira pas à Koulouba par décret militaire. Il se construira autour d’une table où des hommes comme Oumar Mariko auront leur place. La junte le sait. C’est pourquoi elle le traque. Et c’est pourquoi cette traque dit, mieux que n’importe quel communiqué officiel, que la junte a peur. Non pas de l’homme. Mais de l’idée qu’il incarne : que le Mali peut se réconcilier avec lui-même sans les armes, par le dialogue, par la politique, par la démocratie.
Cette idée-là, on ne l’emprisonne pas. On ne l’enlève pas dans la nuit avec des hommes cagoulés. On ne la dissout pas par décret.
Elle revient toujours.
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