Rédaction | Lementor.net
Gouverner sans données, c’est naviguer à l’aveugle. La Côte d’Ivoire a choisi de regarder sa réalité en face. Depuis le 14 mai 2026, des milliers d’enquêteurs de l’Agence nationale de la statistique, l’ANStat, ont quitté Abidjan pour se déployer sur l’ensemble du territoire national, tablettes en mains, dans le cadre de la MICS 2026, la cinquième édition de l’Enquête par grappes à indicateurs multiples. Une opération de grande envergure, attendue depuis dix ans, qui va prendre le pouls de la société ivoirienne dans toute sa diversité et dans toute sa complexité.
Le 11 mai, le ministre du Plan et du Développement, Dr Souleymane Diarrassouba, avait reçu dans ses bureaux le représentant résident de l’UNICEF en Côte d’Ivoire, Jean-François Basse, pour la remise officielle d’un lot d’équipements d’une valeur de 178 millions de FCFA. Tablettes informatiques, matériel de mesure anthropométrique, kits de test de qualité de l’eau, fournitures de bureau, logistique de terrain : tout ce qu’il faut pour aller chercher des données là où elles vivent, c’est-à-dire dans les ménages ordinaires, dans les villages reculés, dans les quartiers périphériques que les statistiques nationales atteignent parfois avec retard.
Cette enquête n’est pas une formalité administrative. C’est la cinquième édition d’un programme global mis en place par l’UNICEF depuis les années 1990, après des éditions ivoiriennes en 1996, 2000, 2006 et 2016. Dix ans se sont écoulés depuis la dernière collecte. Dix ans pendant lesquels la Côte d’Ivoire a connu une CAN organisée et remportée, une qualification au Mondial, une croissance soutenue, un PND 2021-2025 dont les résultats n’ont jamais été pleinement mesurés dans toutes leurs dimensions humaines. Ces dix ans, il faut maintenant les comptabiliser, les qualifier, les traduire en chiffres qui disent la vérité sur ce qui a changé et ce qui reste à changer.
La collecte va couvrir 695 grappes représentatives de l’ensemble du territoire. Plus de 120 000 ménages seront dénombrés. Plus de 40 000 bâtiments seront géolocalisés. Les équipes resteront sur le terrain jusqu’au 18 août 2026, soit trois mois de présence continue dans les communautés. Les domaines couverts sont au cœur des défis ivoiriens : santé maternelle et infantile, éducation, nutrition, protection de l’enfant, accès à l’eau potable, hygiène et assainissement. Des domaines où les progrès sont réels mais inégalement répartis selon les régions, selon les catégories sociales, selon le genre.
Le contexte statistique national est d’ailleurs plus riche qu’il n’y paraît. En parallèle de la MICS, deux autres enquêtes majeures sont en cours ou viennent de s’achever. L’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages, l’EHCVM 2025-2026, dont la première phase touche à sa fin avec des résultats sur la pauvreté et les inégalités attendus pour décembre 2026. Et l’Enquête nationale sur les aspirations des populations pour l’étude prospective sur le système éducatif, l’ENAPSE-CI, dont la collecte se déroule du 16 avril au 31 mai. Trois opérations statistiques majeures simultanées : c’est un investissement dans la connaissance que peu de pays africains peuvent revendiquer à cette échelle.
Pour le Dr Souleymane Diarrassouba, qui vient de prendre les commandes du ministère dans le cadre de la recomposition gouvernementale de janvier 2026, cette enquête est son premier grand chantier concret. Il l’a dit sans détour le 11 mai : « La qualité et la diversité du matériel que nous réceptionnons ce jour symbolisent bien plus qu’un simple transfert d’équipements. Elles témoignent de la qualité du partenariat stratégique qui unit le Gouvernement ivoirien et l’UNICEF. » Une formule de protocole, certes, mais derrière laquelle se cache une réalité concrète : l’UNICEF a mis 178 millions de FCFA sur la table parce qu’il fait confiance à la capacité ivoirienne à conduire une enquête de qualité et à utiliser ses résultats.
Les données de la MICS 2026 ne seront pas disponibles avant la fin de l’année. Mais quand elles arriveront, elles diront des choses que les discours officiels ne peuvent pas toujours dire. Elles diront combien d’enfants ivoiriens ne vont toujours pas à l’école malgré dix ans de politique d’accès universel à l’éducation. Elles diront combien de femmes accouchent encore sans assistance médicale qualifiée dans les zones rurales. Elles diront si l’accès à l’eau potable a progressé depuis 2016 dans les régions qui en avaient le plus besoin. Elles diront, en un mot, si la croissance économique que la Côte d’Ivoire affiche fièrement dans ses indicateurs macroéconomiques a véritablement changé la vie des Ivoiriens ordinaires.
C’est à cette question-là que la MICS 2026 devra répondre. Et c’est pour cette raison qu’elle mérite bien plus qu’une brève dans les colonnes des journaux.
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