Rédaction | Lementor.net
Le vendredi 8 mai 2026 au soir, les Nigériens qui allumaient leur télévision ou cherchaient leurs médias habituels sur internet ont trouvé des écrans noirs là où il y avait des informations. L’Observatoire national de la communication du Niger venait d’ordonner la suspension immédiate de neuf médias internationaux sur l’ensemble du territoire national. La liste est longue et elle dit tout : France 24, RFI, l’Agence France-Presse, TV5 Monde, TF1 Info, Jeune Afrique, Mediapart, France Afrique Média et LSI Africa. D’un seul arrêté, la junte nigérienne a coupé du paysage médiatique national une part essentielle de l’information internationale disponible pour ses citoyens.
Le motif officiel est formulé avec la précision floue des régimes qui n’ont pas besoin de justifier : diffusion récurrente de contenus susceptibles de mettre gravement en péril l’ordre public, l’unité nationale, la cohésion sociale et la stabilité des institutions. Aucun contenu précis n’est cité. Aucune émission incriminée nommée. Aucune procédure contradictoire engagée. L’ONC, institution créée par les militaires en 2025 pour remplacer le Conseil supérieur de la communication issu de la Constitution, a signé et le rideau est tombé.
Il faut replacer cette décision dans son contexte pour en mesurer la portée réelle. France 24 et RFI étaient déjà suspendues depuis le lendemain du coup d’État de juillet 2023. Ce que l’arrêté du 8 mai ajoute, c’est l’extension formelle et technologique de la censure. Elle s’applique désormais aux bouquets satellitaires, aux réseaux câblés, aux plateformes numériques, aux sites internet et aux applications mobiles. C’est une fermeture totale, tous supports confondus, qui vise non seulement les diffuseurs mais aussi les relayeurs. Il n’est plus question de couper un signal hertzien. Il s’agit d’assécher tous les canaux d’accès à ces contenus.
La réaction internationale n’a pas tardé. Reporters sans frontières a exigé la levée immédiate de la décision, la qualifiant d’abusive. L’organisation Article 19 a condamné fermement une violation grave du droit à la liberté d’expression et du droit du public à accéder à des sources d’information indépendantes. Ces condamnations sont prévisibles, connues, et la junte les anticipe. Elle les intègre même dans sa rhétorique : chaque réaction occidentale est présentée comme la preuve que ces médias servaient les intérêts étrangers. C’est un cercle parfaitement conçu pour se refermer sur lui-même.
Les chiffres de Reporters sans frontières donnent la mesure de la dégradation. Dans le classement mondial de la liberté de la presse 2026, le Niger a chuté de 37 places, la plus forte dégringolade parmi les 180 pays classés, pour se retrouver à la 120e position. Ses voisins de l’AES ne sont pas mieux lotis : le Burkina Faso occupe la 110e place, le Mali la 121e. L’Alliance des États du Sahel se présente au monde comme une coalition de souveraineté. Elle se présente aux classements de la liberté de presse comme une coalition de censure.
Ce qui rend cette situation particulièrement grave, c’est qu’elle ne concerne pas seulement les journalistes. Elle concerne les millions de Nigériens ordinaires qui utilisaient RFI pour s’informer sur leur santé, leur agriculture, les événements de leur pays et du monde. Elle concerne les étudiants, les commerçants, les mères de famille qui cherchaient dans ces médias une information qu’aucun organe domestique contrôlé par la junte ne peut fournir. On ne suspend pas des médias. On suspend des citoyens de leur droit à comprendre le monde dans lequel ils vivent.
Six journalistes sont actuellement détenus au Niger pour des accusations liées à la sûreté de l’État. Plusieurs reporters locaux ont été arrêtés sous des chefs d’inculpation comme la diffusion de fausses informations ou l’atteinte au crédit de l’État, notions assez élastiques pour couvrir n’importe quelle couverture qui dérange. La Maison de la Presse, instance fédératrice des associations de journalistes nigériens, a elle aussi été suspendue.
La guerre informationnelle que les juntes sahéliennes décrivent avec une certaine fierté a un coût. Ce coût, ce sont leurs propres populations qui le paient, en ignorance forcée, pendant que leurs gouvernements consolident un pouvoir qui n’a plus à rendre compte à personne.
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