Rédaction | Lementor.net
Il y a des verdicts qui dépassent l’affaire qu’ils tranchent. Celui rendu lundi 18 mai 2026 par la chambre d’appel d’Abidjan est de ceux-là. En confirmant la condamnation de Tadjou Attada, ancien entraîneur national de taekwondo, à six mois de prison ferme assortis d’une amende de 500 000 FCFA pour harcèlement moral sur une athlète de haut niveau, la justice ivoirienne a posé un précédent que le milieu sportif national ne pourra plus ignorer.
L’histoire commence en 2024. Mariama Cissé, taekwondoïste de haut niveau, décide de briser le silence. Elle accuse son entraîneur national de l’avoir systématiquement écartée des sélections nationales après qu’elle a refusé de céder à ses avances répétées. Ce que beaucoup dans son entourage lui avaient déconseillé de faire, elle le fait quand même : elle saisit la justice. Dans un milieu sportif où les entraîneurs détiennent un pouvoir considérable sur la carrière des athlètes, où la dépendance hiérarchique est totale et où la parole de l’athlète pèse rarement face à celle du technicien, c’est un acte de courage qui mérite d’être dit comme tel.
L’affaire suit son cours devant les tribunaux. Les faits, initialement dénoncés comme du harcèlement sexuel, sont requalifiés en harcèlement moral au cours de la procédure. Une requalification qui n’enlève rien à la gravité des faits mais qui dit quelque chose de la complexité de ces dossiers, où la frontière entre la pression psychologique et l’abus sexuel se joue souvent dans des espaces difficiles à cartographier juridiquement. Le tribunal de première instance rend sa décision : coupable. Six mois ferme. Cinq cent mille francs d’amende.
Tadjou Attada fait appel. Et c’est là que se joue l’acte final de cette procédure. Ce lundi 18 mai, la chambre d’appel confirme. Le prévenu était absent. Son avocat aussi. La cour a jugé sans eux, et elle a dit la même chose que les premiers juges : les faits sont constitués, la peine est maintenue.
Mariama Cissé était là, elle. Et quand le verdict a été annoncé, elle n’a pas triomphé. Elle a soulagé. Deux années de procédure, deux années pendant lesquelles sa vie personnelle et sportive ont été exposées publiquement, deux années pendant lesquelles elle a dû défendre non seulement sa version des faits mais sa crédibilité entière. Elle a dit une chose simple, adressée à toutes celles qui pourraient se retrouver un jour dans sa situation : conservez les preuves. Tout. Les messages, les témoignages, les échanges. Surtout quand l’agresseur présumé est une figure d’autorité qui contrôle votre carrière.
Son avocate, Me Francine Aka-Anghui, a regretté l’absence du prévenu lors de l’audience. Il y a dans cette absence quelque chose qui dit beaucoup sur le rapport de certains à la justice quand elle ne leur est plus favorable. Mais elle a surtout dit ce que ce verdict représente pour toutes les victimes de violences psychologiques dans le sport : une porte qui s’ouvre, la preuve que les tribunaux ivoiriens peuvent entendre ces affaires et les trancher.
Ce que cette condamnation révèle, au-delà du cas Attada, c’est l’étendue d’un problème que le sport ivoirien portait en silence depuis trop longtemps. Dans les fédérations, dans les centres d’entraînement, dans les sélections nationales, le rapport entre entraîneur et athlète est structurellement déséquilibré. L’entraîneur convoque, sélectionne, écarte. L’athlète obéit, performe, espère. Ce déséquilibre, quand il est exploité par des hommes sans scrupules, produit exactement ce que Mariama Cissé a vécu : une carrière hypothéquée, une dignité attaquée, et le choix impossible entre se taire pour survivre dans le système ou parler et risquer d’en être définitivement exclue.
Elle a choisi de parler. La justice lui a donné raison. Et le signal envoyé ce lundi à tous ceux qui pensaient que ces pratiques resteraient impunies dans le sport ivoirien est désormais clair : les tribunaux existent, ils fonctionnent, et ils peuvent condamner.
Il reste maintenant à espérer que ce verdict ne soit pas simplement une victoire individuelle dans un dossier individuel. Qu’il soit le début d’une culture du signalement dans les fédérations sportives ivoiriennes. Que les instances sportives nationales, la FIF en tête avec son nouveau Tribunal du Football, mais aussi toutes les autres fédérations, s’en emparent pour construire des mécanismes de protection des athlètes dignes de ce nom. Et que la prochaine Mariama Cissé n’ait pas à attendre deux ans pour obtenir justice.
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