La Rédaction lementor.net
Il avait construit son nom de ses propres initiales. A pour Anassin. BO pour Boris. ME pour Médard. ABOMÉ. Et il avait ajouté l’Éléphant, l’animal totem de la Côte d’Ivoire, pour dire qu’il portait tout un pays dans sa musique. Ce lundi 18 mai 2026, Anassin Boris Médard, dit Abomé Léléfant, s’est éteint au CHU de Treichville à 33 ans, emporté par un malaise cardiaque foudroyant. La nouvelle a éclaté en milieu de matinée sur les réseaux sociaux. La scène musicale ivoirienne n’a pas encore fini de pleurer le chanteur Eddie, disparu il y a quelques jours à peine. Elle encaisse maintenant un deuxième coup. Brutal. Incompréhensible.
Ceux qui l’entouraient disent qu’ils ne détectaient aucun signe annonciateur. Le 29 avril dernier, il publiait lui-même une vidéo depuis une clinique ophtalmologique, expliquant souffrir d’une maladie liée à la vision, en réponse aux critiques qui fusaient sur ses yeux rougis. Il répondait aux attaques, il se défendait, il était là. Trois semaines plus tard, il ne l’est plus.
Né le 22 juin à Marcory, grandi à Koumassi, Abomé était de ces artistes qui portent leur quartier comme une identité. Fils de Anassin Yapi Édouard, fondateur de l’orchestre TP Audiorama, il a baigné dans la musique avant même de savoir qu’il en ferait sa vie. Ce n’était pas une vocation héritée par facilité. C’était une passion nourrie dans les tréfonds d’une enfance abidjanaise, entre la rue et les sons de la maison paternelle.
Son premier cadre, c’est Fiesta Parade. De 2010 à 2017, il en est le leader vocal, la voix qui porte le groupe, celui sur qui les autres s’appuient pour exister sur scène. Pendant sept ans, il apprend tout : tenir un public, construire une présence, survivre aux aléas d’un milieu musical ivoirien qui ne fait pas de cadeaux. Quand Fiesta Parade se dissout en 2017, il ne rentre pas chez lui. Il continue, sous le label C’PROP, seul, à chercher sa voie.
C’est un freestyle qui change tout. Un freestyle posté sur les réseaux, regardé par les bonnes personnes, validé par le plus grand nom du moment. DJ Arafat, le Daishikan, le père du couper-décalé porté à son sommet, lui ouvre les portes de la Yôrô Gang Production en mars 2018. Ce n’est pas rien. La Yôrô Gang n’est pas un label comme les autres. C’est un écosystème entier, une marque, une école de l’excellence musicale ivoirienne. Et Arafat n’y admet pas n’importe qui. Le fait qu’Abomé y entre par la grande porte, sur la seule force d’un freestyle, dit tout du talent brut que le Daishikan avait décelé dans ce garçon de Koumassi.
Dans ce cadre exigeant, Abomé apprend vite et apprend bien. Il collabore directement avec Arafat sur des titres restés dans les mémoires : Tous des Traîtres, Game 2 Dohi. Il tourne avec les artistes du label, construit son réseau, affine son style en frottant son flow contre les meilleurs. Il travaille également avec Molare, Ali Le Code et Seline. C’est dans ces années Yôrô Gang qu’il comprend une chose fondamentale sur lui-même : son registre n’est pas uniquement celui du rap pur. Il est un mélangeur. Rap, coupé-décalé, zouglou, afrobeat. Il prend partout où la musique ivoirienne est vivante, et il en fait quelque chose de reconnaissable, quelque chose qui lui appartient.
En 2020, il quitte la Yôrô Gang. La mort d’Arafat en août 2019, renversé par une moto sur la route de l’aéroport, a changé l’équilibre et l’âme du label. Abomé choisit l’indépendance. Ce pari aurait pu le faire disparaître des radars. Il le propulse au contraire vers sa période la plus féconde. Son premier album en solo, Apéro, huit titres dont Douahoudé, Sarah Va Danser et Eh Dieu, arrive sur le marché et frappe fort. La même année, il reçoit le trophée de Meilleure Révélation Afro Rap/Rap-Ivoir. En 2021, il est consacré Meilleur Rappeur Masculin. Deux distinctions consécutives qui valident le pari de l’indépendance et installent définitivement son nom dans le paysage musical ivoirien.
Les années suivantes confirment une productivité remarquable et une capacité à se réinventer sans jamais se trahir. Were Were en 2023, dont le succès est démultiplié par la rencontre fortuite avec la petite danseuse Marielyne dans une vidéo devenue virale sur TikTok. Côcô en 2023 également, qui franchit les 500 000 vues sur YouTube et s’impose comme l’un des titres les plus partagés de la saison. La CAN C’est Chez Nous en 2024, sur lequel il signe aux côtés de Yodé et Siro pour célébrer le sacre des Éléphants. La Bougeotte, Maman Cathy, Maman Poulet, Tiki Donne-moi. Une succession de singles qui témoignent d’un artiste en pleine possession de ses moyens, incapable de rester immobile. Son dernier single, Sogo Sogo Bonbon, était sorti le 3 avril 2026. Six semaines avant sa mort.
Ce qui distinguait Abomé Léléfant des autres, au-delà des streams et des trophées, c’était son rapport aux enfants. Il le disait lui-même, sans pudeur, dans une interview : « Ma première fan base, ce sont les enfants. Ils sont mes anges gardiens. » Il ne s’agissait pas d’une posture marketing. Il le prouvait dans ses tournées, ses passages dans les écoles, ses actions de sensibilisation contre les stupéfiants menées en milieu scolaire ces derniers mois. Il choisissait ses thèmes avec une conscience que beaucoup de ses pairs n’avaient pas. Engagé contre les injustices sociales et politiques dans ses textes, ancré dans la culture ivoirienne par ses expressions et ses proverbes, il voulait que sa musique serve à quelque chose au-delà du divertissement.
Ce que la rue retiendra aussi d’Abomé, c’est son verbe. Il aimait le clash comme forme d’expression artistique, la punchline qui tranche, le flow qui déshabille. Il avait cet art rare de l’artiste ivoirien qui sait rire de tout sans blesser l’essentiel, qui sait tacler sans tomber dans la vulgarité gratuite. Ses freestyles, dont il soignait chaque syllabe parce qu’il savait que c’est là que les artistes se révèlent sans filet, lui avaient forgé une réputation de tête bien faite dans un milieu où les langues acérées ne font pas toujours bon ménage avec l’intelligence.
La ministre de la Culture Françoise Remarck a été l’une des premières personnalités à lui rendre hommage publiquement ce matin. Elle a écrit : « Mes premiers sentiments sont ceux de la compassion, de la peine et je garde en mémoire sa disponibilité de tous temps, en particulier pour les enfants. Sa joie communicative et son talent. Son engagement pour porter encore plus haut la culture ivoirienne et en particulier la musique, m’avait particulièrement touchée. » Yodé et Siro, Apoutchou National, Hayek Hassan et des dizaines d’autres voix du monde artistique ivoirien ont suivi, chacun avec ses mots, tous avec la même incrédulité.
Il laisse une épouse, deux enfants, un père fondateur d’orchestre qui survit à son fils, et une discographie qui continuera de tourner longtemps après ce lundi de mai. Il laisse aussi une question que la scène musicale ivoirienne se posera inévitablement dans les jours qui viennent : combien de ses artistes les plus actifs portent-ils en silence des fragilités que personne ne voit, que les réseaux sociaux ne montrent pas, que les trophées ne révèlent pas ?
Abomé Léléfant avait 33 ans. Il venait de sortir un single six semaines avant de mourir. Il travaillait encore. Il construisait encore. Il rêvait encore de toucher d’autres bords, de s’exprimer à l’international, de porter la musique ivoirienne au-delà des frontières du continent. C’est peut-être ça qui rend sa disparition aussi difficile à accepter : il n’avait pas l’air de finir quoi que ce soit.
L’éléphant de Koumassi est tombé. Mais les éléphants ne s’oublient pas.
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