Rédaction | Lementor.net
Il était l’un des hommes les plus recherchés de la planète pendant plus de vingt ans. Il avait fui la justice internationale à travers plusieurs pays d’Europe et d’Afrique, vivant sous de fausses identités pendant que les tribunaux attendaient. Quand il a finalement été arrêté en mai 2020 en banlieue parisienne, beaucoup ont pensé que justice allait enfin être rendue aux 800 000 victimes du génocide des Tutsis au Rwanda. Ce samedi 16 mai 2026, Félicien Kabuga est mort à 93 ans dans un hôpital de La Haye, sans avoir jamais été condamné. La justice internationale doit maintenant regarder en face ce qu’elle n’a pas réussi à accomplir.
L’homme était redoutable. Beau-père du président Habyarimana, fondateur et principal financier de la Radio Télévision Libre des Mille Collines, la RTLM, cette radio qui diffusait heure par heure les appels au meurtre pendant les massacres d’avril à juillet 1994, Kabuga était considéré par les procureurs internationaux comme le principal soutien financier de l’appareil génocidaire. C’est lui qui aurait financé l’achat des machettes distribuées aux miliciens Interahamwe. C’est lui qui aurait tenu les cordons de la bourse du Fonds de défense nationale. Inculpé dès 1997 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, il avait disparu dans la nature et traversé deux décennies d’impunité.
Son procès avait débuté en septembre 2022 au Mécanisme résiduel des tribunaux pénaux de l’ONU à La Haye. Mais en juin 2023, les juges avaient suspendu les audiences. Les expertises médicales convergeaient : Félicien Kabuga souffrait d’une démence sévère, il n’était plus en état de comprendre les charges qui pesaient contre lui, de suivre les débats, de participer à sa propre défense. Pour un tribunal qui exige que l’accusé soit un sujet juridique capable de répondre de ses actes, c’était une impasse. La juridiction avait alors opté pour une procédure alternative, sans possibilité de condamnation, pendant que le dossier restait ouvert. Ces derniers mois, des discussions étaient en cours pour lui trouver un État d’accueil en vue d’une libération conditionnelle médicale. La mort l’a précédée.
Ce que laisse cette fin sans verdict, c’est un goût amer que les familles des victimes connaissent bien. Des survivants ont attendu trente ans que cet homme soit jugé. Ils ont vécu l’arrestation de 2020 comme une promesse. Ils vivent ce décès comme une trahison, non pas de la justice elle-même, mais du temps, de la vieillesse, de la biologie qui a eu le dernier mot là où les institutions ont pris trop longtemps.
La présidente du Mécanisme, Graciela Gatti Santana, a ordonné une enquête sur les circonstances du décès, conformément aux procédures standards. Le juge Alphons Orie a été désigné pour conduire cette investigation. Les résultats seront communiqués prochainement.
Ce dossier Kabuga rejoint une longue liste de procès inachevés que l’histoire de la justice pénale internationale traîne comme un fardeau : des accusés morts en détention avant le verdict, des procédures suspendues, des fugitifs retrouvés trop tard pour être jugés dans des conditions équitables. La question n’est pas celle de la culpabilité, que les historiens ont depuis longtemps établie dans leurs travaux. La question est celle du symbole. Une condamnation judiciaire prononcée par des juges indépendants, au terme d’un procès équitable, a une valeur que nul rapport historique ne peut remplacer. C’est cette valeur-là qui manquera toujours aux familles des victimes rwandaises.
Félicien Kabuga est mort libre de toute condamnation. Ce n’est pas un acquittement. C’est une lacune.
Leave a comment