Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 19 juillet 2026 à Freetown, la CEDEAO a confirmé le lancement de l’Eco pour 2027, réservé d’abord aux États remplissant les critères de convergence. Cette décision clôt provisoirement un débat qui dure depuis 2003. Elle en ouvre un autre, plus profond et moins bien posé : quel régime de change pour cette nouvelle monnaie ? Derrière cette question technique se cache un arbitrage fondamental que les décideurs, les investisseurs et les citoyens de la sous-région devront comprendre avant que le choix ne soit fait à leur place.
Le mot stabilité circule dans tous les débats sur l’Eco comme s’il désignait une réalité unique. Il n’en est rien. Trois grandes monnaies africaines sont régulièrement citées comme références : le franc CFA, le naira nigérian, le dirham marocain. Elles sont présentées tour à tour comme des modèles, des repoussoirs ou des alternatives. Elles sont surtout profondément différentes dans leur architecture, leur philosophie et les compromis qu’elles imposent. Les confondre, c’est construire un débat sur de mauvaises fondations.
Le CFA : la stabilité comme délégation
Le franc CFA repose sur une parité fixe garantie depuis le rattachement à l’euro en 1999 : un euro vaut 655,957 FCFA, sans variation possible. Cette convertibilité illimitée pour les transactions courantes est assurée par le Trésor français qui s’engage à convertir sans plafond. Le bénéfice est immédiat et mesurable : stabilité des prix importés, quasi-absence de risque de change pour les investisseurs étrangers, crédibilité anti-inflationniste automatique héritée de la politique de la Banque centrale européenne. Pour un exportateur de cacao ou un importateur de machines-outils à Abidjan, le CFA offre une prévisibilité que peu de monnaies africaines peuvent garantir.
Le prix payé est réel mais silencieux. La politique monétaire de la BCEAO suit de facto celle de la BCE. Quand la BCE relève ses taux pour contrer l’inflation européenne, les taux ivoiriens montent aussi, même si l’économie ivoirienne n’en a pas besoin. Quand la zone euro traverse une récession, les instruments de relance monétaire disponibles pour les économies ouest-africaines sont mécaniquement contraints. La BCEAO gère les réserves et la stabilité bancaire mais n’a pas de politique monétaire autonome au sens plein du terme. La stabilité du CFA n’est pas une souveraineté supérieure. C’est une souveraineté délibérément déléguée contre une garantie de convertibilité externe. Ce sont deux choses différentes et la confusion entre les deux pollue systématiquement le débat.
Le naira et le cedi : l’autonomie sans les fondamentaux
À l’opposé, le naira nigérian et le cedi ghanéen flottent dans des régimes plus ou moins administrés. L’unification des taux de change au Nigeria en 2023, réforme phare du président Bola Tinubu destinée à éliminer le marché parallèle, a provoqué une dévaluation initiale de plus de 40 % suivie d’une inflation persistante à deux chiffres qui a durement frappé les ménages nigérians les plus modestes. Le cedi ghanéen avait lui-même perdu plus de 50 % de sa valeur face au dollar en 2022 avant que le Ghana ne recoure au FMI pour stabiliser ses comptes. Ces deux cas illustrent avec précision le paradoxe du flottement dans des économies à institutions monétaires encore fragiles : l’autonomie théorique existe sur le papier mais elle ne peut être exercée efficacement que si la banque centrale dispose des réserves, de l’indépendance et de la crédibilité nécessaires pour discipliner les anticipations des marchés. Sans ces fondamentaux, le flottement libre devient une source de volatilité destructrice plutôt qu’un mécanisme d’absorption des chocs. Ce n’est pas une souveraineté accomplie. C’est une autonomie nominale souvent inexploitée ou mal exploitée faute d’institutions à la hauteur.
Dirham et dinar : la souveraineté active
Le dirham marocain et le dinar tunisien représentent une troisième voie que le débat sur l’Eco mentionne rarement avec la précision qu’elle mérite. Le dirham fonctionne depuis 2018 dans un régime de change flexible administré, au sein d’une bande de fluctuation élargie autour d’un panier de devises dominé par l’euro à 60 % et le dollar à 40 %. Bank Al-Maghrib conserve pleinement la main sur le taux directeur, les réserves obligatoires et les instruments de politique monétaire. La convertibilité est réelle mais progressive et encadrée : les résidents marocains peuvent effectuer des opérations courantes librement, mais les mouvements de capitaux restent soumis à un cadre réglementaire qui permet à la banque centrale de gérer les flux. Le Maroc a fait un choix stratégique clair : la flexibilité encadrée contre la fixité pure ou le flottement libre. Ce choix lui donne une marge d’ajustement que la zone CFA n’a pas, sans s’exposer à la volatilité que le Nigeria et le Ghana ont subie.
Le dinar tunisien va plus loin dans la restriction. Il reste non convertible pour les résidents sur les opérations en capital. Un contrôle des changes strict impose l’autorisation préalable de la Banque centrale de Tunisie pour la plupart des sorties de capitaux. Ce régime est coûteux en termes d’attractivité : un investisseur étranger qui doit demander une autorisation pour rapatrier ses profits sera plus prudent avant de s’engager. Mais il achète une capacité d’ajustement interne que la zone CFA ne peut pas exercer. La stabilité récente du dinar, encore réaffirmée par la BCT en juillet 2026 face à des rumeurs de dévaluation, ne vient pas d’une garantie extérieure. Elle vient d’une gestion active des flux et d’une politique de taux pilotée en fonction des besoins de l’économie tunisienne. Les deux situations sont fondamentalement différentes même si les résultats observés en termes de stabilité du taux de change peuvent superficiellement se ressembler.
Deux philosophies de la souveraineté
Ce que cette comparaison révèle, c’est que le débat habituel sur la souveraineté monétaire en Afrique est mal posé. On l’aborde comme s’il existait un axe allant de la souveraineté forte à la souveraineté faible, avec le CFA du côté de la dépendance et le flottement du côté de l’indépendance. Cette présentation est trompeuse. Ce sont en réalité deux théories différentes de ce que la souveraineté monétaire doit protéger en priorité.
La logique CFA protège la stabilité des prix et la confiance des investisseurs au prix de l’autonomie monétaire. Elle convient à des économies dont la principale vulnérabilité est l’inflation importée et dont les partenaires commerciaux sont majoritairement dans la zone euro. Elle produit des résultats mesurables : l’inflation moyenne dans la zone UEMOA a été structurellement inférieure à celle des économies à taux de change flottant en Afrique de l’Ouest. Elle a des limites tout aussi mesurables : l’impossibilité d’utiliser le taux de change comme outil d’ajustement en cas de choc asymétrique, la dépendance à une garantie externe dont les conditions politiques peuvent évoluer, et l’incapacité à conduire une politique de crédit adaptée aux cycles économiques propres de la sous-région.
La logique marocaine et tunisienne protège la marge de manœuvre contracyclique et les réserves de change au prix d’une convertibilité partielle. Elle convient à des économies dont la vulnérabilité principale est la fuite des capitaux et la pression sur les réserves, et dont les partenaires commerciaux sont diversifiés entre l’Europe, le Golfe et l’Asie. Elle produit une capacité d’ajustement que le Maroc a utilisée efficacement lors de la crise de 2020-2021 et que la Tunisie a utilisée de façon plus douloureuse lors de sa crise de la dette entre 2020 et 2023. Ni le dirham ni le dinar ne sont des modèles parfaits. Ils illustrent simplement que la stabilité peut être construite autrement que par délégation.
L’arbitrage que l’Eco ne peut pas éviter
Si l’Eco voit le jour en 2027 selon l’approche progressive retenue à Freetown, ses architectes devront trancher cet arbitrage sans pouvoir l’esquiver. Trois erreurs seraient fatales. Copier la convertibilité CFA sans en assumer les coûts politiques, notamment la question de la garantie de convertibilité et la perte d’autonomie monétaire, reviendrait à reproduire les critiques que le CFA a accumulées depuis des décennies sans résoudre les problèmes qui les ont engendrées. Adopter un flottement libre à la nigériane sans les institutions monétaires capables de le discipliner reviendrait à exposer les économies de la zone à la volatilité que le Ghana et le Nigeria ont expérimentée à leurs dépens. Et ignorer la troisième voie du contrôle administré des capitaux que le Maroc a construite avec patience sur une décennie de libéralisation progressive serait une occasion manquée d’apprendre de l’expérience des voisins du nord.
La convertibilité n’est jamais neutre. Elle n’est pas un paramètre technique. Elle est le révélateur d’un choix de société sur ce que l’État accepte de céder en échange de quoi, sur qui bénéficie de la stabilité et qui en supporte le coût, et sur la place que la politique monétaire doit occuper dans l’arsenal des instruments de développement. Ce choix se prépare aujourd’hui dans les capitales de la CEDEAO, dans les couloirs de la BCEAO et dans les programmes des gouvernements qui devront convaincre leurs populations que la monnaie commune qu’on leur propose vaut le changement qu’elle implique. La qualité de ce débat déterminera en grande partie la qualité de la décision. Et la qualité du débat dépend d’abord de la clarté des concepts. Eco, CFA, naïra, dirham, dinar : ce ne sont pas des synonymes. En les traitant comme tels, on prend le risque de faire le mauvais choix pour les bonnes raisons apparentes.
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