Rédaction | lementor.net
Il y a des matins où une capitale dit tout d’un pays sans qu’un seul discours officiel soit prononcé. Ce lundi 18 mai 2026, Nairobi était ce matin-là. Les bus ne circulaient plus. Les matatus, ces minibus colorés qui constituent l’artère vitale des déplacements quotidiens de millions de Nairobitains, étaient garés. Des pneus brûlaient sur certains axes routiers. Le centre-ville, d’ordinaire saturé dès l’aube, affichait une torpeur inhabituelle, celle des villes qui ont décidé de s’arrêter pour parler.
La cause immédiate est connue depuis vendredi dernier : une nouvelle hausse des prix du carburant, brutale dans son ampleur. Le diesel, carburant roi de l’économie kényane, a bondi de 23,5%. L’essence a suivi avec une augmentation de 8%. Des chiffres qui, pris isolément, ressemblent à des statistiques. Mais pour un chauffeur de matatu qui remplit son réservoir chaque matin avant de commencer sa journée, pour un maraîcher qui fait venir ses légumes de la campagne en camionnette, pour une famille qui doit encore payer l’école et la santé avec ce qui reste, ces pourcentages-là ont un nom : l’insoutenable.
Brighton Kombo était parmi les manifestants ce matin. Il a dit ce que des milliers pensaient sans pouvoir le formuler aussi simplement : « Le gouvernement nous met constamment sous pression. La vie devient trop chère, nous n’arrivons plus à suivre. » Une phrase sans rhétorique, sans programme politique. Juste la vérité d’un homme ordinaire dans une ville extraordinairement chère pour ses habitants ordinaires.
La Chambre nationale de commerce et d’industrie du Kenya avait pourtant prévenu dès vendredi. Dans une prise de position publique, elle avait alerté sur les répercussions en chaîne d’une telle hausse du diesel : transports, agriculture, logistique, bâtiment, commerce. Tout le tissu économique productif du pays tourne au diesel. Quand le diesel flambe, ce n’est pas seulement la pompe qui coûte plus cher. Ce sont les tomates qui arrivent plus chères au marché, les matériaux de construction qui augmentent, les délais de livraison qui s’allongent parce que les transporteurs chargent moins pour faire tenir leurs marges. L’inflation du carburant est une inflation systémique que les chiffres officiels peinent toujours à traduire dans leur totalité.
Le contexte rend la situation encore plus délicate pour le gouvernement Ruto. Le Kenya est sorti fragilisé des violentes manifestations de juin 2024, qui avaient contraint le président à renoncer à une loi de finances controversée après que des jeunes avaient envahi le Parlement. Cette mémoire collective est vivace. Le gouvernement le sait. La rue le sait aussi. Et cette connaissance mutuelle donne à chaque nouvelle mobilisation une charge supplémentaire que les chiffres économiques seuls ne peuvent pas expliquer.
William Ruto n’est pas à Nairobi ce lundi. Il était encore à l’étranger au moment où sa capitale se figeait. Son absence du pays au moment précis où la tension sociale monte est un détail que ses opposants ne manqueront pas d’exploiter. Lors de la précédente hausse d’avril, il avait tenté de contextualiser en évoquant les tensions géopolitiques liées à la situation en Iran et leurs effets sur les marchés pétroliers mondiaux, tout en annonçant un allègement fiscal partiel. Ces mesures n’ont visiblement pas suffi à amortir le choc de la hausse de mai.
Le ministre du Trésor John Mbadi a tenté de gérer la communication depuis Nairobi. Il a qualifié la grève d’injustifiée, ce qui était prévisible, tout en reconnaissant la sensibilité du contexte économique, ce qui l’était moins venant d’un membre du gouvernement. Il a dit que l’exécutif étudie des mesures d’ajustement. Des mots qui ressemblent à une promesse et qui en ont le goût amer quand on les entend pour la deuxième fois en deux mois.
Ce qui se passe à Nairobi ce lundi dépasse la question kényane. C’est le même mouvement de fond qui agite toute l’Afrique de l’Est et de l’Ouest : une population jeune, connectée, informée, qui supporte de moins en moins le décalage entre la rhétorique de la croissance et la réalité de son quotidien. Le Kenya est l’une des économies les plus dynamiques du continent. Son taux de croissance, sa scène technologique, sa capitale régionale : tout cela est réel. Mais la croissance qui ne descend pas dans les poches des chauffeurs de matatu finit tôt ou tard par déclencher des grèves de matatu.
La journée n’est pas terminée à Nairobi. Et le gouvernement Ruto a désormais peu de temps pour montrer qu’il a compris le message
Leave a comment