Rédaction | Lementor.net
Il y a des axes routiers qui ressemblent à des artères. Quand elles fonctionnent bien, tout le corps économique respire. Quand elles se bouchent, même partiellement, c’est tout un organisme qui souffre. Le corridor Noé-Elubo, ce ruban d’asphalte qui relie le sud-est ivoirien au Ghana voisin, est de celles-là. Chaque semaine, des milliers de camions, de commerçants et de voyageurs le franchissent. Chaque semaine, des marchandises ivoiriennes entrent en territoire ghanéen et des produits ghanéens arrivent en Côte d’Ivoire. En 2025, la valeur des exportations ivoiriennes vers le Ghana a atteint 276 millions de dollars américains. Un chiffre qui impressionne. Un chiffre qui cache aussi tout ce que ce corridor pourrait être si on lui ôtait les pierres qui freinent encore sa course.
C’est pour mettre ces pierres sur la table qu’une réunion de travail s’est tenue à Aboisso, dans le sud-est ivoirien. Autour de la table : des autorités administratives des deux côtés de la frontière, des opérateurs économiques qui font vivre cet axe au quotidien, des représentants consulaires et des chefs traditionnels dont l’autorité morale pèse dans ces zones frontalières où le formel et l’informel se côtoient depuis toujours. Ce type de rencontre multipartite est en soi révélateur d’une volonté de décloisonner les conversations. Quand un chef traditionnel s’assoit à la même table qu’un directeur des douanes et qu’un transporteur, c’est que tout le monde a compris que le problème dépasse les seules administrations.
Et le problème est réel. Ceux qui font le trajet régulièrement le connaissent par cœur. Un camion chargé de cacao, d’anacarde, de produits manufacturés ou de denrées alimentaires qui emprunte le corridor Noé-Elubo ne traverse pas simplement une frontière. Il traverse un parcours administratif semé d’embûches dont chaque étape a un coût, souvent non officiel, parfois non négociable. Les contrôles se multiplient. Les mêmes documents sont présentés à plusieurs postes différents, vérifiés plusieurs fois, tamponnés et retamponnés par des agents dont les attributions respectives se chevauchent sans coordination apparente. Des heures sont perdues. Des marchandises périssables arrivent dégradées. Des délais de livraison contractuels ne sont pas tenus. Des transporteurs intègrent ces coûts de friction dans leurs tarifs, qui se répercutent sur les prix finaux et réduisent la compétitivité des produits ivoiriens sur le marché ghanéen.
Ce que les opérateurs économiques présents à Aboisso ont mis en avant avec insistance, c’est le problème des coûts informels. Une formule pudique pour désigner ce que tout le monde sait sans toujours l’énoncer clairement : les petits billets glissés sous les carnets, les taxes officieuses prélevées par des agents en uniforme, les délais artificiellement allongés pour décourager ceux qui refusent de payer. Ces pratiques ne sont pas propres au corridor Noé-Elubo. Elles existent sur la quasi-totalité des axes frontaliers d’Afrique de l’Ouest, entretenues par des systèmes de rémunération des agents frontaliers qui restent insuffisants et par une culture de l’impunité que ni les règlements de la CEDEAO ni les bonnes intentions des gouvernements n’ont encore réussi à éradiquer.
Le paradoxe de ce corridor est saisissant. D’un côté, 276 millions de dollars d’exportations qui font de la Côte d’Ivoire un partenaire commercial majeur du Ghana. De l’autre, un axe que les opérateurs décrivent comme un parcours du combattant qui décourage les petits commerçants, ralentit les grands transporteurs et pousse certains flux commerciaux vers des circuits informels moins traçables mais plus fluides. Le commerce se fait malgré les obstacles. Ce que l’on mesure à 276 millions, c’est donc le plancher, pas le plafond.
Le potentiel est considérable si l’on prend la mesure de ce que représentent les deux économies en présence. La Côte d’Ivoire est la première économie de l’UEMOA. Le Ghana est la deuxième économie d’Afrique de l’Ouest. Ces deux pays partagent 720 kilomètres de frontière commune, une histoire commerciale ancienne, des populations qui se connaissent et qui échangent depuis des générations bien avant que les États n’existent. Ils sont tous les deux membres de la CEDEAO, censée garantir la libre circulation des biens et des personnes. Et pourtant, le corridor qui les relie le plus directement fonctionne encore en deçà de son potentiel réel à cause de dysfonctionnements administratifs que des volontés politiques coordonnées pourraient corriger en quelques mois.
La réunion d’Aboisso n’est pas la première sur ce sujet. Ce type de concertation existe depuis plusieurs années, avec des résultats concrets mais insuffisants. Ce qui change aujourd’hui, c’est le contexte. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine pousse tous les pays membres à accélérer la fluidification de leurs échanges. Les deux pays ont des intérêts convergents dans une région où la croissance économique dépend en partie de la capacité à commercer sans friction excessive. Et les opérateurs économiques, de plus en plus organisés et de plus en plus vocaux, refusent de se contenter des bonnes intentions.
La question qui se posera dans les mois qui viennent est celle du suivi. Une réunion à Aboisso peut identifier les problèmes. Seule une volonté politique ferme, traduite en instructions claires aux agents de terrain, en réforme des procédures douanières et en mécanismes de contrôle de l’intégrité aux postes frontières, peut les résoudre. Les 276 millions actuels peuvent devenir 500 millions. Ou rester 276 millions. La différence se jouera dans ce que les deux gouvernements feront des conclusions de la table d’Aboisso.
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