La rédaction | Lementor.net
Le verdict est désormais dans le décret. Le président Bassirou Diomaye Faye a nommé ce lundi Ahmadou Al Aminou Lô au poste de Premier ministre du Sénégal. Économiste chevronné, ancien cadre de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, pivot administratif du gouvernement depuis le premier jour de la nouvelle ère, le nouveau chef du gouvernement représente tout ce qu’Ousmane Sonko n’était pas : un technicien des finances publiques, un homme de dossiers, un serviteur de l’État sans ambition présidentielle déclarée. Ce choix est en lui-même une démonstration. Il dit, mieux que tout discours, pourquoi Sonko devait partir.
Pendant vingt-quatre mois à la tête du gouvernement sénégalais, Ousmane Sonko a occupé la primature sans jamais vraiment en assumer les responsabilités fondamentales. Il a gouverné à coups d’annonces, de plans aux noms bien choisis et de tribunes enflammées, pendant que les caisses de l’État se vidaient, que les créanciers s’impatientaient et que le FMI attendait des actes.
Le Sénégal qu’il trouva à son arrivée était, il est vrai, dans un état préoccupant. En septembre 2024, le nouveau gouvernement découvrit et annonça publiquement des anomalies massives dans les rapports sur la dette publique hérités de l’administration Macky Sall. Le choc fut brutal. Le rapport de la Cour des comptes, publié en février 2025 et confirmé par l’audit du cabinet Forvis Mazars, révéla que la dette, présentée comme soutenable à 74,4 % du PIB en 2023, atteignait en réalité 111 % cette même année, puis 118,8 % fin 2024. Selon le FMI, elle culminait à 132 % du PIB, faisant du Sénégal le deuxième pays le plus endetté d’Afrique subsaharienne. Personne ne nie l’héritage empoisonné. Mais un héritage empoisonné exige précisément une gestion rigoureuse, méthodique, patiente. C’est exactement ce que Sonko ne fut pas.
Face à la gravité de la situation, la première réponse du gouvernement ne fut pas de stabiliser les finances publiques mais de se brouiller avec son principal créancier d’urgence. Le gouvernement Sonko choisit de ne pas participer à la deuxième revue d’un programme en cours de 1,8 milliard de dollars avec le FMI, entraînant la suspension des décaissements associés. Ce choix, présenté comme une posture souverainiste, eut des conséquences immédiates et sévères. Sans le signal de confiance du FMI, les marchés financiers internationaux se fermèrent ou se renchérirent. Les eurobonds sénégalais subirent d’importantes décotes. Le Trésor public, déjà à bout de souffle, dut faire face à des besoins bruts de financement inscrits au budget 2026 s’élevant à plus de 6 000 milliards de FCFA, sans filet de sécurité multilatéral.
C’est dans ce contexte d’étranglement budgétaire que les tensions sur la trésorerie devinrent structurelles. Le paiement régulier des fonctionnaires, l’exécution normale des dépenses publiques, l’honneur des engagements de l’État envers ses fournisseurs et partenaires : tout devint difficile, incertain, parfois impossible. Un État qui ne paie pas ses agents perd son autorité morale avant même de perdre sa crédibilité financière.
Pour tenter de reprendre la main, Sonko lança en août 2025, en grande pompe et en présence du président Faye, le Plan de redressement économique et social baptisé Jubbanti Koom. Ce programme, structuré autour de la rigueur budgétaire et de la mobilisation des ressources internes, annonçait des recettes estimées à 5 667 milliards de FCFA entre 2025 et 2028. Les chiffres étaient impressionnants. Les résultats le furent beaucoup moins. Quatre mois après son lancement, le plan avait généré 4,2 milliards de FCFA. Pour 2026, les recettes collectées au titre du plan ne s’élevaient qu’à 63,4 milliards de FCFA au moment où le ministre des Finances en rendit compte à l’Assemblée nationale, laissant un écart de près de 700 milliards de FCFA avec les prévisions initiales. L’écart entre l’ambition affichée et les résultats réels était vertigineux, révélateur d’un gouvernement qui confondait le discours économique avec la politique économique.
La relation avec le FMI devint alors une longue et éprouvante série de négociations sans véritable issue. Des missions se succédèrent à Dakar. Le Fonds salua à chaque fois les efforts de transparence des autorités sénégalaises, les félicita pour leur coopération, leur reconnut de bonne volonté, mais ne décaissa pas. La directrice générale Kristalina Georgieva congratula publiquement Dakar pour ses progrès significatifs en octobre 2025. Des compliments diplomatiques qui ne remplissent pas les caisses.
Pendant ce temps, Sonko voyageait. Forum de Davos en Chine en juin 2025. Visite officielle au Maroc en janvier 2026. Rencontres bilatérales en série. Il était partout sauf là où la gestion du pays l’exigeait : dans les arbitrages difficiles, dans les réformes douloureuses, dans la négociation patiente d’un nouvel accord avec le FMI. Le souverainisme verbal ne nourrit pas un budget. Et les discours sur la rupture avec les vieux modèles de développement ne substituent pas à un plan de financement crédible.
Ce qui précipita finalement sa chute ne fut pas un scandale, ni même un échec économique spectaculaire, mais quelque chose de plus révélateur encore : une sortie publique à l’Assemblée nationale, lors d’une séance de questions d’actualité au gouvernement, au cours de laquelle il déclara devant les députés que le président Faye avait fait une erreur, en référence directe à la gestion des fonds politiques de la présidence. Quelques heures plus tard, le décret de limogeage tombait.
Cette scène finale dit tout. Un Premier ministre qui, confronté à deux ans d’échecs économiques accumulés, choisit de faire de son propre président sa cible publique, n’est plus un chef de gouvernement. Il est un candidat à la présidentielle de 2029 qui n’a pas encore quitté le gouvernement. Diomaye Faye l’avait compris depuis longtemps. Il lui aura fallu deux ans pour en tirer les conséquences officielles.
La nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô referme cette séquence avec une clarté presque pédagogique. Là où Sonko apportait le verbe, Lô apporte le bilan. Là où l’un brandissait la rupture comme programme, l’autre a passé des décennies à comprendre comment fonctionnent réellement les finances publiques, les marchés monétaires et les équilibres budgétaires. Le Sénégal ne lui demande pas de faire la révolution. Il lui demande de payer les fonctionnaires.
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