La Rédaction | Lementor.net
Le suspense a pris fin ce lundi soir. Bassirou Diomaye Faye a nommé Ahmadou Al Aminou Lo au poste de Premier ministre du Sénégal. Un nom qui surprend une partie de l’opinion sénégalaise habituée aux figures politiques flamboyantes. Un nom qui, pour ceux qui ont suivi de près le fonctionnement interne du gouvernement Pastef depuis 2024, ne surprend pas du tout. Car Ahmadou Al Aminou Lo est précisément le profil que Diomaye Faye cherchait : un homme de dossiers, pas d’estrade. Un technocrate de premier plan, ancré dans les institutions financières les plus sérieuses du continent, sans base partisane propre, sans ambition présidentielle affichée, et entièrement loyal au chef de l’État.
Pur produit du Prytanée militaire de Saint-Louis, Ahmadou Al Aminou Lo est un ancien directeur national de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, poste qu’il a occupé de 2018 à 2023. Sa carrière au sein de cette institution l’a vu gravir tous les échelons jusqu’à en devenir le secrétaire général. Ce parcours au sein de la BCEAO, l’institution qui gère la politique monétaire de huit pays de l’UEMOA, dit tout de la nature de l’homme. Il a passé des années à travailler dans le silence des banques centrales, là où les décisions se prennent sur des données et pas sur des sondages, là où l’anonymat est une vertu et la discrétion une exigence professionnelle.
Reconnu pour ses compétences dans le domaine financier, Ahmadou Al Aminou Lo est également connu pour ses positions fermes concernant le Franc CFA. Cette dimension est loin d’être anodine dans le contexte politique sénégalais actuel. Pastef a fait de la souveraineté monétaire l’un de ses chevaux de bataille depuis des années. Sonko avait régulièrement critiqué le Franc CFA et plaidé pour une monnaie africaine souveraine. Nommer un ancien directeur national de la BCEAO qui partage des positions critiques sur cet outil monétaire, c’est un signal envoyé simultanément aux marchés financiers et aux militants les plus radicaux du parti : la rigueur technique ne s’oppose pas à la vision souverainiste.
Son entrée dans l’appareil gouvernemental de Diomaye Faye s’est faite en deux étapes rapides. Le président lui a d’abord confié le poste de ministre Secrétaire général du gouvernement, un poste stratégique qui place son titulaire au cœur de la coordination de l’action gouvernementale, coordinateur des conseils des ministres, gardien de l’orthodoxie juridique des textes adoptés. C’est dans ce rôle, invisible pour le grand public mais central pour tous les ministres, qu’il a fait ses preuves auprès du chef de l’État. En avril 2025, il est nommé ministre auprès du président de la République chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’agenda national de transformation Sénégal 2050. Un poste créé sur mesure pour lui, qui lui permettait de travailler directement sous l’autorité présidentielle sur le document stratégique le plus important du mandat Diomaye.
Lors de ses prises de parole publiques, Al Aminou Lo a développé une vision économique structurée. Il a appelé à un plan social juste, évoqué la Vision Sénégal 2050 comme outil de restauration de la souveraineté économique et alimentaire, et affirmé que le gouvernement pouvait redresser la situation économique en vingt-quatre mois à condition que toutes les parties prenantes adoptent une posture de rigueur et de discipline financière. Des engagements concrets, mesurables, dits avec la sobriété d’un banquier central qui sait que les mots ont des conséquences sur les marchés.
Ce que son profil dit du choix de Diomaye Faye est éloquent. Après deux ans de cohabitation avec Ousmane Sonko, personnage politique électrique dont chaque prise de parole créait une onde de choc nationale ou internationale, le président de la République a choisi l’antithèse. Un homme dont la crédibilité repose sur des décennies de travail institutionnel et pas sur une rhétorique de rupture. Un homme dont les réseaux sont dans les banques centrales, les institutions financières multilatérales et les cercles technocratiques de l’UEMOA, pas dans les rues de Dakar. Un homme qui gouverne avec des tableaux Excel autant qu’avec des discours.
Le défi qui l’attend est considérable. Il doit gouverner avec une Assemblée nationale où Pastef est majoritaire, mais où Ousmane Sonko, désormais redevenu simple député et candidat à la présidence de l’institution parlementaire, sera omniprésent. Il doit gérer une économie sénégalaise fragilisée par deux ans de tensions politiques, une croissance en deçà des projections, un secteur privé en attente de visibilité, et des partenaires du FMI et de la Banque mondiale qui regardent la transition politique avec une attention soutenue. Et il doit le faire sans la base populaire et militante qu’avait Sonko, sans le charisme de tribun, sans les décennies de combat politique qui donnaient à son prédécesseur une légitimité que le décret présidentiel ne peut pas conférer.
Sa force, c’est précisément d’être ce que Sonko n’était pas. Dans un pays épuisé par deux ans de tension politique permanente au sommet de l’État, un Premier ministre discret, compétent, sans agenda personnel affiché, peut être exactement ce dont le Sénégal a besoin pour souffler. Les marchés financiers apprécieront le profil. Les institutions multilatérales le connaissent. Les syndicats et les mouvements sociaux devront apprendre à le lire.
Ahmadou Al Aminou Lo prend les commandes d’un pays à la veille de la Tabaski, à vingt jours du Mondial 2026, dans un contexte politique inédit. Il entre à la primature par la petite porte de la technocratie. Il devra trouver, dans les semaines qui viennent, comment en faire une grande porte politique. La tâche est immense. La méthode sera silencieuse. Le Sénégal, pour une fois, va devoir apprendre à juger un Premier ministre non pas sur ce qu’il dit, mais sur ce qu’il fait.
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