La Rédaction | Lementor.net
Il y a une richesse ivoirienne que les tableaux de bord macroéconomiques capturent mal et que les discours officiels citent rarement à sa juste valeur. Ce ne sont pas les exportations de cacao, ni les recettes pétrolières encore balbutiantes, ni les transferts de la Banque mondiale. Ce sont les 840 milliards de FCFA que la diaspora ivoirienne envoie chaque année dans les foyers du pays. Presque six milliards d’euros. Plus que l’aide publique au développement reçue par la Côte d’Ivoire sur la même période. Un flux financier continu, discret, irréductible, qui circule des quartiers de Paris, de Washington, de Bruxelles, de Montréal et d’Abidjan vers des familles, des marchés, des parcelles de terrain et des petits commerces. Et qui, pour l’essentiel, n’a jamais été pensé comme un levier de développement national.
Le gouvernement vient de décider que cela devait changer.
L’initiative lancée ces dernières semaines par le ministère de l’Intégration africaine et des Ivoiriens de l’extérieur ne se limite pas à un programme de communication destiné à séduire la communauté expatriée lors des prochaines élections. Elle s’inscrit dans une réflexion de fond sur la façon dont ce flux de 840 milliards peut être partiellement redirigé de la consommation vers l’investissement productif.
Pour comprendre l’enjeu, il faut regarder ce que l’argent de la diaspora fait concrètement aujourd’hui. Selon les données disponibles, entre 60 et 70% des transferts sont utilisés pour les besoins de première nécessité : alimentation, santé, scolarité des enfants, frais funéraires. C’est de l’argent qui soutient des familles entières et qui a une valeur sociale indéniable. Mais c’est de l’argent qui ne crée pas d’emplois durables, ne finance pas d’entreprises et ne s’accumule pas en capital productif.
Les 30 à 40% restants vont vers l’immobilier, principalement la construction de maisons familiales, et vers quelques investissements dans les petits commerces. L’immobilier de la diaspora a littéralement transformé des quartiers entiers d’Abidjan, de Bouaké et de Daloa. C’est visible, tangible, et c’est un investissement réel. Mais l’immobilier résidentiel ne crée pas les filières agricoles, les industries de transformation, les services numériques ou les infrastructures logistiques dont la Côte d’Ivoire a besoin pour atteindre ses objectifs du PND 2026-2030.
Ce que le gouvernement veut construire, c’est un cadre qui permette aux membres de la diaspora d’investir dans l’économie productive ivoirienne avec les mêmes garanties, la même transparence et la même accessibilité que les grandes institutions financières offrent à leurs clients. Des fonds d’investissement dédiés à la diaspora, adossés à des garanties souveraines partielles. Des mécanismes de co-investissement qui permettent à un membre de la diaspora de financer une unité agricole, une franchise, un équipement industriel, et d’en percevoir les revenus de manière transparente et sécurisée. Des dispositifs fiscaux incitatifs qui transforment le retour de l’argent de l’exil en avantage compétitif plutôt qu’en charge.
Ces instruments existent dans d’autres pays africains. Le Maroc a construit depuis les années 1990 une politique de mobilisation de la diaspora parmi les plus efficaces du continent, avec des résultats visibles dans le tourisme, l’agriculture, les services et l’industrie légère. Le Sénégal a lancé le programme FAISE et plusieurs initiatives de bonds de la diaspora avec des succès variables mais une expérience précieuse. L’Éthiopie a financé une partie significative de ses infrastructures télécoms et énergétiques avec des obligations souscrites par sa diaspora américaine et européenne.
La Côte d’Ivoire arrive dans cette réflexion avec un avantage que ses voisins n’ont pas tous : une diaspora nombreuse, relativement aisée, concentrée dans des pays à forte capacité d’épargne, et profondément attachée à un pays dont la stabilité et la croissance économique sont reconnues internationalement. Ce profil est exactement celui qui permet à des instruments financiers sophistiqués de fonctionner. Les membres de la diaspora ivoirienne qui gagnent leur vie à Paris ou à Washington ne cherchent pas seulement à soutenir leur famille. Ils cherchent aussi, pour beaucoup d’entre eux, à participer à la construction d’un pays qui pourra un jour les accueillir à nouveau dans des conditions décentes.
La clé du succès de cette initiative sera dans les détails opérationnels. Le cadre juridique de protection des investissements. La transparence dans la gestion des fonds collectés. La qualité des projets proposés à l’investissement. La simplicité des procédures d’investissement pour quelqu’un qui vit à l’étranger et qui n’a pas le temps de naviguer dans un labyrinthe administratif. Ce sont ces détails qui font la différence entre une belle annonce et un vrai programme.
840 milliards par an. Le potentiel est là. Le défi est de lui donner une direction.
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