La Rédaction | Lementor.net
Il y a quelque chose de paradoxal dans le fait que l’Afrique tienne son plus grand rendez-vous financier de l’année dans un pays, le Congo-Brazzaville, dont l’économie a longtemps été une illustration des travers que le continent cherche précisément à dépasser : dépendance aux matières premières, gouvernance fragile, dette insoutenable. Mais les paradoxes sont parfois les meilleurs révélateurs. Et celui-ci dit quelque chose d’essentiel sur l’Afrique de 2026 : elle sait où elle en est, elle n’a plus honte de le dire, et elle cherche des solutions avec la pragmatique urgence de quelqu’un qui a compris que le temps presse.
Les 61e Assemblées annuelles du Groupe de la Banque Africaine de Développement se sont ouvertes ce mardi à Brazzaville, au Centre international de conférences de Kintélé. Plus de 3 000 participants. Quarante-huit pays membres africains. Trente-trois pays membres non africains. Des ministres des Finances, des gouverneurs de banques centrales, des dirigeants d’institutions multilatérales, des représentants du secteur privé. Et un thème qui résume à lui seul l’état du continent : mobiliser des ressources à grande échelle pour le financement du développement de l’Afrique dans un monde fragmenté.
Le mot fragmenté est le mot clé. Le monde de 2026 n’est plus celui dans lequel la BAD a été créée en 1964. Ce monde-là avait ses blocs, ses certitudes, ses flux d’aide publique au développement relativement prévisibles. Le monde de 2026 est un monde où les États-Unis se replient sur eux-mêmes sous une administration Trump qui a drastiquement réduit l’aide extérieure américaine, où l’Union européenne est absorbée par sa défense et sa gestion des migrations, où la Chine ralentit ses financements en Afrique après des années de surinvestissement dans des projets dont le retour sur investissement s’est révélé décevant, et où les taux d’intérêt mondiaux restent élevés, rendant la dette africaine structurellement plus coûteuse qu’elle ne l’a été pendant deux décennies.
Dans ce contexte, l’Afrique doit mobiliser 1 300 milliards de dollars par an pour atteindre ses Objectifs de développement durable. C’est le chiffre que la BAD répète depuis plusieurs années. C’est le chiffre qui structure toute l’architecture des discussions de Brazzaville. Et il dit une vérité inconfortable : avec les mécanismes actuels, l’Afrique ne peut pas y arriver.
C’est pour sortir de cette impasse que le président de la BAD Sidi Ould Tah, à son premier grand rendez-vous depuis sa prise de fonctions en septembre 2025, a lancé en avril à Abidjan la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement, la NAFAD. Ce Consensus d’Abidjan, porté sous le parrainage du président Ouattara, propose une logique nouvelle : au lieu que chaque institution financière africaine travaille en silo avec ses propres instruments, ses propres critères et ses propres calendriers, toutes ces institutions doivent se coordonner autour de projets communs, avec une division du travail qui maximise l’effet de levier de chaque dollar investi.
L’idée est séduisante. Elle se heurte à des obstacles réels. Les institutions financières africaines, banques centrales, fonds souverains, banques de développement régionales, ont leurs propres cultures institutionnelles, leurs propres actionnaires, leurs propres mandats. Leur coordination exige une confiance mutuelle et une transparence dans la gestion qui ne se décrètent pas. Elle se construisent.
Pour la Côte d’Ivoire, ces Assemblées sont un rendez-vous de positionnement autant que de travail. Premier portefeuille actif de la BAD en Afrique subsaharienne avec 24 opérations en cours représentant 2,2 milliards de dollars, Abidjan arrive à Brazzaville avec la crédibilité d’un emprunteur qui honore ses engagements et la légitimité d’un pays dont la note de risque s’améliore. Cette position lui donne un poids dans les discussions sur les orientations stratégiques de l’institution. Ce poids, la délégation ivoirienne devra l’utiliser pour préparer le Groupe Consultatif de juillet à Abidjan, où 11 138 milliards de FCFA devront être levés auprès de l’ensemble des partenaires.
Brazzaville est le premier acte. Abidjan sera le deuxième.
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