Par Adama Ouédraogo Damiss | Adama Ouédraogo Damiss
Capitaine Ibrahim Traoré,
Lorsque vous avez pris le pouvoir, le Burkina Faso était un pays debout dans la douleur. Une nation blessée. Des villages rayés de la carte. Des familles dispersées. Des enfants privés d’école. Des militaires tombant presque chaque semaine dans l’indifférence des statistiques.
Et au-dessus de cette tragédie, une peur devenue quotidienne : celle de ne plus savoir si le pays survivrait à l’effondrement sécuritaire.
Dans ce chaos, votre arrivée avait suscité une espérance immense. Vous étiez jeune. Vous parliez avec fermeté. Vous incarniez, pour une partie du peuple, la rupture avec l’impuissance, la promesse d’un sursaut national, l’image d’un officier prêt à remettre la guerre contre le terrorisme au centre de tout.
Le peuple ne vous demandait pas des miracles. Il vous demandait une priorité : sauver le Burkina Faso.
Mais aujourd’hui, une inquiétude profonde traverse les consciences. Une question revient avec insistance dans les rues, dans les familles, dans les silences prudents, dans les conversations murmurées : le combat contre le terrorisme est-il encore la priorité du pouvoir ?
Cette question mérite d’être posée car pendant que les populations attendent la reconquête du territoire, elles assistent à la reconquête méthodique du silence.
Capitaine Ibrahim Traoré,
Il est toujours dangereux, pour un dirigeant, de commencer à considérer les critiques comme des actes de guerre. C’est pourtant le chemin que semble emprunter votre pouvoir.
Au fil des mois, le Burkina Faso donne l’image d’un pays où la peur change de visage. Hier, la peur venait principalement des groupes armés. Aujourd’hui, une autre peur s’installe progressivement : celle de parler, celle de questionner, celle de contredire.
Des journalistes vivent sous pression. Des médias sont suspendus. Des voix critiques disparaissent du débat public.
Des citoyens apprennent à peser chaque mot, chaque publication, chaque prise de parole. Comme si aimer son pays imposait désormais de se taire. Comme si le patriotisme consistait à applaudir sans réfléchir. Comme si la nation devait se résumer à l’adhésion absolue autour d’un homme et d’un uniforme.
Mon Capitaine,
Une nation ne devient pas forte lorsque les citoyens ont peur de parler. Elle devient fragile. Très fragile.
Car le silence imposé n’est jamais une preuve d’unité.
C’est souvent le symptôme d’une société qui étouffe.
Le Burkina Faso a pourtant une histoire particulière. Une histoire faite de débats, de résistance intellectuelle, d’engagement populaire et de liberté de ton.
Notre pays a toujours produit des hommes et des femmes capables de parler au pouvoir sans courber l’échine.
Même dans les périodes de crise, cette liberté constituait notre dignité collective.
Aujourd’hui, cette tradition semble menacée par une gouvernance qui supporte de moins en moins la contradiction.
Or, aucun régime ne devient juste parce qu’il se proclame révolutionnaire.
Aucun pouvoir ne devient patriotique parce qu’il dénonce l’Occident.
Aucun dirigeant ne devient un libérateur parce qu’il est applaudi sur les réseaux sociaux.
L’Histoire juge les chefs sur leurs résultats, pas sur leurs slogans.
Et le drame est là : pendant que l’espace public se rétrécit, le terrorisme, lui, continue de tuer.
Pendant que l’on mobilise des énergies immenses pour contrôler les discours, des familles continuent d’abandonner leurs terres.
Pendant que certains transforment toute critique en complot, des soldats tombent encore au front.
Pendant que la propagande célèbre des victoires symboliques, des populations attendent toujours de pouvoir rentrer chez elles.
Mon Capitaine,
Le véritable ennemi du Burkina Faso n’est pas le journaliste qui pose des questions. Ce n’est pas l’intellectuel qui exprime des inquiétudes.
Ce n’est pas le citoyen qui critique une décision du pouvoir.
Le véritable ennemi, ce sont les groupes armés qui massacrent, déplacent et terrorisent les populations depuis des années.
Et beaucoup de Burkinabè ont aujourd’hui le sentiment douloureux que ce combat essentiel a progressivement cessé d’être l’unique obsession nationale qu’il devait rester.
Le pays semble glisser vers autre chose :
une exaltation permanente du pouvoir, une sacralisation de l’autorité,
une confusion dangereuse entre soutien patriotique et obéissance aveugle.
Pourtant, le culte de la personnalité n’a jamais sauvé une nation.
Jamais.
Les peuples africains ont déjà connu cela.
Des foules enthousiastes.
Des discours flamboyants.
Des chefs présentés comme providentiels.
Des opposants traités d’ennemis.
Des libertés sacrifiées au nom de la révolution, de la souveraineté ou de l’urgence nationale.
Et presque toujours, l’histoire finit de la même manière :
la désillusion,
la peur,
la division,
et parfois le sang.
Mon Capitaine,
Le pouvoir militaire porte en lui une tentation redoutable : croire que l’autorité suffit à résoudre les crises profondes.
Mais un pays ne se gouverne pas durablement par la peur.
Une nation ne se reconstruit pas en réduisant au silence ceux qui pensent autrement.
Le courage politique ne consiste pas à faire taire les critiques.
Il consiste à accepter qu’un peuple libre parle, conteste, questionne et juge.
Un citoyen qui critique son pays n’est pas forcément un ennemi.
Parfois, il tente simplement de le sauver.
Vous aviez promis un combat contre le terrorisme.
Le peuple attendait un chef concentré sur la sécurité nationale.
Il découvre progressivement un pouvoir absorbé par la communication, les démonstrations d’autorité et la gestion des voix dissidentes.
Et cela inquiète.
Profondément.
Parce qu’au bout du compte, une question demeure :
combien de libertés un peuple doit-il abandonner avant qu’on lui rende enfin la sécurité promise ?
Mon Capitaine,
La popularité est une chose fragile.
Les foules acclament souvent les hommes forts avant de leur demander des comptes.
Et les réseaux sociaux fabriquent parfois des héros plus vite que l’Histoire.
Mais l’Histoire, elle, ne s’écrit pas avec des slogans.
Elle s’écrit avec des résultats.
Avec la paix retrouvée.
Avec les villages reconstruits.
Avec les déplacés réinstallés.
Avec les écoles rouvertes.
Avec des citoyens capables de parler sans craindre les conséquences.
Le Burkina Faso n’a pas besoin d’un climat de peur.
Il a besoin d’espérance.
Il n’a pas besoin d’un pouvoir qui exige l’adoration.
Il a besoin d’un État qui protège.
Il n’a pas besoin d’une révolution des apparences.
Il a besoin d’une victoire réelle contre la souffrance de son peuple.
Mon Capitaine,
Le destin des dirigeants africains bascule souvent lorsqu’ils cessent d’écouter.
Lorsqu’ils commencent à croire que le peuple les aime au point de leur pardonner l’inacceptable.
Lorsqu’ils confondent ferveur populaire et chèque en blanc historique.
Aucun homme n’est au-dessus d’une nation.
Aucune transition n’est éternelle.
Aucune popularité ne dispense de rendre des comptes.
Le Burkina Faso mérite mieux que la peur.
Mieux que les intimidations.
Mieux que les silences forcés.
Mieux que la confiscation progressive de la parole publique.
Il mérite un avenir.
Un avenir où l’on combat le terrorisme sans étouffer les libertés.
Un avenir où l’on protège la souveraineté sans fabriquer de nouveaux réflexes autoritaires.
Un avenir où l’on peut aimer son pays sans être obligé d’adorer ses dirigeants.
La grandeur d’une nation ne se mesure pas à la puissance des armes,
mais à la liberté de son peuple.
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