Par Bakary Cisse | Lementor.net
Pendant des décennies, l’économie ivoirienne semblait répondre à une équation connue de tous. D’un côté, la tutelle historique et institutionnelle de la France. De l’autre, l’ancrage commercial et entrepreneurial de la communauté libanaise. Ces deux piliers structuraient le paysage des affaires depuis l’indépendance. Ils structurent encore. Mais sous nos yeux, sans tumulte diplomatique et sans fracas médiatique, un troisième acteur a redessiqué la carte. En une décennie, la Chine est devenue le premier fournisseur de la Côte d’Ivoire. Et elle ne compte pas s’arrêter là.
Les chiffres publiés par les douanes chinoises et confirmés par l’Ambassadeur de Chine en Côte d’Ivoire Wu Jie disent l’ampleur du basculement. Le volume des échanges commerciaux bilatéraux a atteint 5,06 milliards de dollars en 2024. Sur la seule dernière décennie, ce chiffre a presque quadruplé. Les exportations ivoiriennes vers la Chine sont passées de 100 millions de dollars en 2013 à près d’un milliard de dollars en 2024, soit une multiplication par dix. Et depuis 2016 de manière ininterrompue, la Chine occupe le rang de premier fournisseur de la Côte d’Ivoire avec 15,7 % des importations ivoiriennes en 2024, selon les données des douanes ivoiriennes compilées par le service économique français d’Abidjan. C’est devant le Nigéria à 13,6 % et loin devant la France à 6,3 %. En 2025, cette part s’est consolidée entre 15,3 % et 16 % des importations mensuelles du pays.
Ce mouvement a un revers que les chiffres disent avec la même clarté. Sur la période 2019-2023, les importations ivoiriennes en provenance de Chine ont atteint en moyenne 1 294,4 milliards de FCFA par an contre seulement 337,8 milliards de FCFA d’exportations ivoiriennes vers la Chine. Un déficit bilatéral que le Trésor français chiffrait à 1,8 milliard d’euros en 2024, le plus élevé de tous les partenaires commerciaux de la Côte d’Ivoire avec le Nigéria. Ce déséquilibre n’est pas propre à Abidjan. A l’échelle continentale, le déficit commercial de l’Afrique vis-à-vis de la Chine a atteint un niveau record estimé à 102 milliards de dollars en 2025, sur fond d’échanges Chine-Afrique ayant dépassé pour la première fois les 300 milliards de dollars sur les onze premiers mois de l’année, progression alimentée notamment par la réorientation des exportations chinoises vers le continent dans le contexte de la guerre commerciale avec Washington.
Hier encore, l’imagerie populaire associait le commerçant chinois aux petites échoppes d’importation, distribuant du textile à bas coût ou de la quincaillerie bon marché. Ce temps est révolu. Les capitaux et entrepreneurs chinois irriguent aujourd’hui les secteurs les plus stratégiques du pays. Import-export et grande distribution avec la naissance de supermarchés modernes et la maîtrise directe des réseaux d’approvisionnement internationaux. Restauration et fast-food avec l’implantation de concepts urbains qui s’intègrent progressivement dans les habitudes de consommation locales. Immobilier, BTP et automobile des chantiers majeurs d’infrastructures nationales jusqu’à la percée spectaculaire des marques chinoises sur le marché du neuf et de l’utilitaire. Industrie et ressources naturelles avec un positionnement affirmé dans la transformation locale, le secteur minier et l’exploitation des métaux.
Le secteur automobile illustre parfaitement cette bascule silencieuse. Le marché ivoirien, qui pesait environ 400 milliards de FCFA en 2025, reste dominé en volume par Suzuki et Toyota qui cumulent à eux deux 84 % des parts de marché. Mais la percée chinoise s’y organise méthodiquement depuis 2024. BYD a fait son entrée via un partenariat avec le distributeur historique CFAO Mobility. GWM avec ses marques Haval, ORA et Tank, JAC, DFSK et GAC sont désormais commercialisées localement et positionnées sur un rapport qualité-prix qui bouscule les marques japonaises et européennes traditionnelles. Chez certains concessionnaires spécialisés, un SUV 4×4 chinois haut de gamme s’affiche à un peu plus de dix millions de FCFA, une fraction du prix des équivalents européens ou américains.
S’il est un lieu à Abidjan qui incarne ce basculement, c’est bien le secteur du Vallon à Cocody. Autrefois quartier résidentiel et commercial classique, il s’est imposé en quelques années comme l’épicentre de cette présence nouvelle. Restaurants aux enseignes néon, commerces spécialisés, cabinets de services, espaces de rendez-vous d’affaires : le Vallon est devenu le cœur battant d’un écosystème autonome. Il ne s’agit plus d’une immigration de passage mais de l’installation durable d’une communauté d’affaires qui façonne son propre espace urbain.
La Chine n’a pas chassé les acteurs traditionnels du marché ivoirien. Elle a simplement redéfini les règles du jeu. La question n’est plus de savoir si elle est présente mais jusqu’où s’étendra son empreinte. Il appartient désormais aux décideurs et entrepreneurs ivoiriens de veiller à ce que ce partenariat stratégique et son déficit commercial structurel de près de 1 000 milliards de FCFA par an profitent durablement au tissu économique national plutôt que de se figer en simple rapport fournisseur-débouché.
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