Par la Rédaction | Lementor.net
La leçon de la Tabaski 2026 a été cruelle mais salutaire. Quand le Burkina Faso ferme ses exportations de bétail le 11 mai, à seize jours de la fête, et que les marchés abidjanais voient leurs approvisionnements fondre de 30 à 40% en quelques jours, la Côte d’Ivoire se retrouve face à une vérité qu’elle repoussait depuis trop longtemps : elle dépend à 75% de ses voisins pour nourrir sa propre fête religieuse la plus importante. Aucun pays qui se respecte ne peut accepter durablement cette vulnérabilité.
Le gouvernement vient d’apporter sa réponse structurelle. Le Plan National de Développement de l’Élevage et de l’Aviculture 2026-2030, le PONADEPA, fixe des objectifs précis et chiffrés qui disent que cette fois, les ambitions sont sérieuses. Vingt-trois nouveaux marchés à bétail construits. Cent dix centres de groupage installés. Une production nationale de 109 405 tonnes de viandes et abats ovins générée. Un objectif de 62 000 nouveaux emplois créés dans la filière. Et derrière ces chiffres, une ambition plus large : faire de la Côte d’Ivoire un pays capable de subvenir à une part substantielle de ses propres besoins en protéines animales.
Le diagnostic de départ est connu mais mérite d’être dit clairement pour comprendre l’ampleur de la tâche. La Côte d’Ivoire compte aujourd’hui environ 13 millions de bovins, ovins et caprins. La demande nationale totale en viande rouge dépasse largement ce que cette production peut fournir. L’essentiel des ovins consommés lors des grandes fêtes arrive du Sahel, parcouru en camion sur des centaines de kilomètres dans des conditions sanitaires et de bien-être animal souvent précaires. Cette dépendance n’est pas seulement une question de sécurité alimentaire. C’est une fuite de valeur économique considérable que des éleveurs sénégalais, maliens, burkinabè et nigériens captent annuellement au détriment des éleveurs ivoiriens.
Les vingt-trois nouveaux marchés à bétail répondent à un problème concret que tout acheteur de mouton de Tabaski connaît : l’infrastructure commerciale est insuffisante. Les marchés existants comme celui de Modeste à Yopougon sont saturés, mal équipés, peu propices à une négociation transparente des prix, et concentrés dans les grandes villes au détriment des zones de production. Des marchés modernes, équipés de points d’eau, de parcs de contention vétérinaire et de systèmes de pesée, permettraient une commercialisation plus rationnelle et une meilleure traçabilité sanitaire.
Les cent dix centres de groupage sont peut-être l’innovation la plus structurante du dispositif. Ils représentent la pièce manquante entre l’éleveur rural et le marché urbain. Aujourd’hui, un éleveur de la région du Hambol ou du Poro qui veut vendre ses animaux à Abidjan doit soit trouver un intermédiaire qui prélèvera une marge importante, soit organiser lui-même un transport coûteux et risqué. Les centres de groupage permettraient d’agréger les petits troupeaux, d’organiser des transports collectifs, de standardiser les conditions sanitaires avant l’expédition et de donner aux éleveurs un accès direct aux circuits de commercialisation officiels. C’est toute la chaîne de valeur de l’élevage ivoirien qui se restructure autour de ces équipements.
L’objectif de production de 109 405 tonnes de viandes ovines dit l’ambition réelle du plan. En 2025, la production nationale couvrait environ 25% des besoins. Atteindre les objectifs du PONADEPA permettrait de porter ce taux de couverture à 40 ou 45%, réduisant d’autant la dépendance aux importations sahéliennes. Ce n’est pas l’autosuffisance totale. C’est un rééquilibrage structurel qui rendrait les prochaines crises d’approvisionnement bien moins dévastatrices pour les ménages ivoiriens.
La réussite de ce plan dépendra de trois conditions que les plans précédents n’ont pas toujours su réunir. La première est le financement effectif et décaissé dans les délais. Trop de plans de développement agricole ivoiriens ont existé sur le papier sans trouver les ressources pour exister sur le terrain. La deuxième est l’accompagnement des éleveurs. Construire des marchés et des centres de groupage ne suffit pas si les éleveurs n’ont pas accès au crédit, à l’encadrement technique et aux intrants vétérinaires nécessaires pour améliorer la productivité de leurs troupeaux. La troisième est la durée. Un programme d’élevage produit ses effets sur cinq à dix ans minimum. Il ne peut pas être sacrifié sur l’autel d’un changement de gouvernement ou d’une réallocation budgétaire conjoncturelle.
La Tabaski 2026 a été l’électrochoc. Le PONADEPA est la réponse. Ce qui se passera entre les deux prochaines Tabaski dira si la leçon a vraiment été retenue.
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