Par la Rédaction | Lementor.net
La passation de charges s’est déroulée avec la sobriété protocolaire que les institutions sénégalaises savent produire quand elles veulent montrer que la démocratie fonctionne même sous la pression. Ousmane Sonko a remis les rênes de la primature à Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô en présence des caméras, avec des mots mesurés sur la continuité républicaine et la complémentarité des institutions. Derrière l’image soignée d’une transition en bonne et due forme se cache pourtant une situation politique dont la complexité n’a probablement pas de précédent dans l’histoire sénégalaise.
Car ce qui s’est passé dans cette salle de cérémonie est en réalité l’une des séquences les plus étranges de la vie institutionnelle du pays. L’homme qui remet les clés du gouvernement à son successeur est précisément celui qui, depuis sa nouvelle position de président de l’Assemblée nationale, sera désormais son principal interlocuteur, potentiellement son principal opposant institutionnel, et certainement son rival politique déclaré pour la présidentielle de 2029. Sonko quitte la primature par la porte d’entrée et revient par la porte du Parlement dans la même semaine. C’est proprement inédit.
Sa déclaration lors de la passation mérite d’être lue avec attention. Il a dit que la collaboration entre le Parlement et la Primature constitue un levier essentiel pour la conduite des réformes au service des citoyens. Il a rappelé l’autonomie institutionnelle des deux pouvoirs tout en insistant sur leur complémentarité. Ces mots sont ceux d’un homme qui choisit de ne pas brûler les ponts publiquement, qui garde ses options ouvertes, et qui sait que sa crédibilité comme président de l’Assemblée dépend en partie de sa capacité à paraître institutionnel plutôt que vengeur.
Al Aminou Lo, de son côté, prend la primature dans des conditions qui résument à elles seules tout le défi de sa mission. Il n’a pas encore de gouvernement. La composition de la nouvelle équipe ministérielle n’a pas été annoncée. Il s’attelle à la prise en main des dossiers prioritaires et à l’organisation de son cabinet dans un vide gouvernemental qui dit quelque chose sur la difficulté pour Diomaye Faye de composer une équipe qui soit à la fois cohérente politiquement, compétente techniquement et acceptable pour un Parlement où Sonko est désormais aux commandes.
Le Conseil constitutionnel, toujours attendu sur la question de la régularité du retour de Sonko comme député, n’a pas encore rendu sa décision. Sonko siège. Il préside. Il reçoit des délégations. Il parle en président de l’Assemblée. Et juridiquement, la question de la légitimité de cette présence reste formellement non tranchée. Le Sénégal fonctionne en ce moment sur deux niveaux simultanés : la réalité politique des faits accomplis et l’incertitude juridique des textes contestés. Cette coexistence est inconfortable mais elle est, pour l’instant, gérée.
Ce que cette semaine sénégalaise dit au reste du continent, c’est que la démocratie peut produire des situations que ses propres architectes n’avaient pas anticipées. Les institutions tiennent. Les textes sont invoqués. Les juges sont saisis. Et les politiciens continuent de manœuvrer. C’est, au fond, ce que ressemble une démocratie vivante sous tension. Pas belle à voir. Pas simple à comprendre. Mais fonctionnelle dans ses grands équilibres.
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