Par Bakary Cisse | Lementor.net
Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où les chiffres cessent d’être des statistiques pour devenir une narration. La Côte d’Ivoire vit un de ces moments. Et il serait intellectuellement malhonnête de ne pas le nommer clairement, sans triomphalisme mais sans fausse modestie non plus.
En 2025, le produit intérieur brut nominal de la Côte d’Ivoire a atteint 62 923,5 milliards de FCFA, soit près de 110,5 milliards de dollars, en progression remarquable de 19,1% par rapport à l’année précédente. Le pays a maintenu un taux de croissance annuel moyen de 6,5% entre 2021 et 2025. Ces chiffres ne sont pas une anomalie statistique. Ils sont le résultat d’une politique publique cohérente, portée dans la durée, qui a su transformer des décisions d’investissement en réalités concrètes.
La comparaison régionale s’impose avec une clarté presque brutale. Le Sénégal affiche un PIB de 35,45 milliards de dollars. Le Burkina Faso, 21,90 milliards. Le Mali, 21,66 milliards. Réunis, ces trois États n’atteignent pas 80 milliards de dollars. La seule Côte d’Ivoire les dépasse. L’écart n’est pas conjoncturel. Il est structurel, et il se creuse. La Côte d’Ivoire contribue désormais à 40% du PIB de l’UEMOA et à 42% de ses exportations. Ce n’est pas une posture politique. C’est une architecture économique.
Le Port Autonome d’Abidjan illustre mieux que tout autre équipement cette mécanique vertueuse. Son trafic global de marchandises a atteint plus de 40,1 millions de tonnes en 2025, contre 34,7 millions en 2023. Son chiffre d’affaires est estimé à environ 153 milliards de FCFA en 2024, contre 51 milliards une décennie plus tôt. Le Métro d’Abidjan, financé à hauteur de 693 millions d’euros, poursuit sa progression vers une mise en service partielle prévue fin 2026. Le quatrième pont a déjà reconfiguré la géographie économique de la ville en reliant Yopougon, près de deux millions d’habitants, aux quartiers d’affaires du Plateau. Le trafic aérien a connu une hausse de ses passagers commerciaux de 20%. Le trafic maritime enregistre une croissance de 12%.
Ces chiffres ne s’additionnent pas simplement. Ils se potentialisent. Le port attire des industriels, les industriels créent des emplois, les emplois génèrent une demande urbaine qui justifie le métro, lequel rend la métropole plus productive, ce qui renforce l’attractivité du port. C’est ce mouvement d’engrenages qui s’alimentent mutuellement qui distingue Abidjan d’une capitale en croissance d’une métropole en transformation structurelle.
Au cœur de la prochaine phase de transformation se trouve l’énergie. Le champ offshore Baleine, découvert en 2021, est aujourd’hui estimé à près de 3 300 milliards de pieds cubes de gaz, associé à 2,5 milliards de barils de pétrole. Le 16 février 2026, une nouvelle découverte commerciale d’hydrocarbures sur le bloc CI-501, baptisée Calao South et identifiée par Eni en collaboration avec PETROCI Holding, a amplifié cette trajectoire. La production totale projetée devrait atteindre plus de 200 000 barils par jour d’ici 2028. Le gaz local doit permettre de réduire le coût du kilowattheure, stabiliser les tarifs et porter la capacité installée vers 5 000 MW d’ici 2030. L’énergie bon marché est la condition sine qua non de l’industrialisation. Sans elle, les zones industrielles restent des coquilles vides. Avec elle, le pays change de registre économique.
La zone industrielle d’Akoupé-Zeudji en est l’emblème. À ce jour, 284 hectares ont déjà été attribués, répartis en 367 lots à 173 entreprises, dont 67 opérationnelles. Plus de 12 000 emplois devraient être créés à terme. Le projet global prévoit l’implantation de trois centres économiques industriels à Akoupé-Zeudji, San Pedro et Ferkessédougou pour un montant de près de 1,7 milliard de dollars. La Côte d’Ivoire ne se contente plus d’exporter des matières premières brutes. Elle ambitionne de transformer, de produire, de fabriquer sur son sol.
L’économie ivoirienne devrait franchir pour la première fois le cap des 100 milliards de dollars en 2026, pour atteindre 109 milliards en 2027. Le déficit budgétaire devrait atteindre l’objectif de l’UEMOA de 3% du PIB en 2025. La consolidation fiscale, longtemps différée, est en passe d’être accomplie.
Il y a une leçon qu’Abidjan adresse silencieusement à ses voisins, et qu’il serait malhonnête de taire. La croissance ne se décrète pas par la rhétorique souverainiste. Elle se construit par la rigueur des politiques publiques, la cohérence des choix d’investissement, et la confiance que l’État inspire aux capitaux domestiques comme étrangers. Le PIB de 110 milliards de dollars n’est pas un trophée. C’est un point de départ.
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