Par La Rédaction | Lementor.net
Les juntes africaines ont un défaut structurel que leur rhétorique souverainiste ne peut pas toujours masquer : elles savent prendre le pouvoir par les armes mais elles ne savent pas gouverner dans la durée sans produire exactement les conditions qui ont justifié leur arrivée. Le Mali d’Assimi Goïta en est aujourd’hui la démonstration la plus douloureuse. Et c’est dans les brèches ouvertes par cet échec de gouvernance que la Coalition des Forces pour la République est en train de s’engouffrer, lentement, méthodiquement, en recrutant des profils qui donnent à l’opposition en exil une crédibilité que les seuls discours idéologiques ne pourraient pas lui offrir.
Le ralliement d’Hamma Ag Mahmoud, ancien préfet de quatre régions administratives maliennes, n’est pas un simple geste symbolique. C’est un signal envoyé à tous les fonctionnaires et cadres de l’État malien qui ont choisi l’exil plutôt que la compromission avec une transition qu’ils jugent sans cap ni légitimité. Ces hommes et ces femmes constituent le réservoir de compétences administratives dont le Mali aura besoin le jour où la transition prendra fin. En les associant à la CFR, l’imam Dicko ne construit pas seulement une opposition politique. Il construit un gouvernement en attente.
Des sources maliennes proches des milieux de l’exil indiquent que d’autres figures de l’administration civile seraient actuellement en discussion avec la coalition. Des anciens directeurs de ministères, des magistrats, des diplomates qui ont quitté leurs postes depuis 2021 et qui regardent de Dakar, de Paris ou de Bruxelles leur pays s’enfoncer dans une spirale qu’ils ne peuvent pas infléchir de loin mais à laquelle ils refusent de participer de près. Leur venue dans la CFR représenterait un renforcement qualitatif significatif d’un mouvement qui jusqu’ici reposait principalement sur la stature religieuse et morale de son fondateur.
Car l’imam Dicko, aussi respecté soit-il, a une limite que ses admirateurs reconnaissent en privé : son autorité est d’ordre spirituel et moral. Elle mobilise les foules, elle inspire confiance, elle incarne une exigence d’intégrité que le personnel politique malien traditionnel a rarement incarnée. Mais gouverner un État en sortie de crise, reconstruire des institutions administratives, négocier avec le FMI, relancer une économie dévastée, gérer des relations diplomatiques complexes avec des partenaires dont certains ont soutenu la junte : tout cela nécessite des techniciens, des gestionnaires, des gens qui connaissent les rouages de l’État malien de l’intérieur. Hamma Ag Mahmoud et ceux qui pourraient le suivre sont précisément ces gens-là.
La junte, de son côté, maintient son silence public sur ces développements. Pas de communiqué officiel, pas de réaction des porte-paroles habituels, pas de déclaration du colonel Abdoulaye Maïga dont la fonction de porte-parole du gouvernement de transition aurait normalement conduit à commenter une telle séquence. Ce silence n’est pas de l’indifférence. C’est une stratégie de déni qui refuse de donner à la CFR la visibilité qu’une réponse officielle lui conférerait. Reconnaître l’existence d’une opposition structurée, c’est reconnaître qu’il y a quelque chose à opposer.
Mais la surveillance est réelle. Des sources proches des services de renseignement maliens indiquent que les mouvements des membres de la CFR sont suivis, que leurs contacts sur le territoire malien sont identifiés, et que quiconque tenterait de rentrer au Mali pour y mener des activités politiques au nom de la coalition s’exposerait à une arrestation immédiate. C’est la logique des régimes qui combattent leurs opposants non pas par les arguments mais par la géographie : tant que l’opposition est à l’extérieur, elle existe mais elle ne peut pas agir. Dès qu’elle entre, elle est neutralisée.
Cette équation ne tiendra pas indéfiniment. Le Mali de 2026 est un pays dont le tissu social se déchire progressivement sous le double effet de l’insécurité jihadiste et de la gouvernance autoritaire. Les attaques du 25 avril ont frappé sept villes simultanément, tué le ministre de la Défense, exposé l’incapacité d’Africa Corps et des FAMA à protéger le territoire. La rhétorique souverainiste qui avait servi de ciment idéologique à la transition a épuisé ses réserves de crédit populaire. Les populations qui avaient acclamé le départ de la France et l’arrivée des mercenaires russes commencent à compter leurs morts et à mesurer l’écart entre les promesses et la réalité.
Dans cet environnement, la CFR n’a pas besoin de rentrer au Mali pour exercer une influence. Elle a besoin de montrer qu’elle existe, qu’elle est organisée, qu’elle a des propositions crédibles pour l’après-transition, et qu’elle rassemble des personnes capables de gouverner plutôt que des exilés qui rêvent de revanche. Hamma Ag Mahmoud, avec son parcours qui traverse toutes les lignes du Mali contemporain, contribue à cette crédibilité. D’autres lui succéderont. Et quand la junte tombera, ce qui dans l’histoire des transitions militaires africaines est une question de quand et non de si, la question de savoir qui a préparé l’après sera déterminante pour l’avenir du pays.
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