Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a un endroit à Abidjan où l’état réel de l’économie populaire se lit mieux que dans tous les rapports macroéconomiques. C’est la station-service. Pas la grande station des quartiers résidentiels de Cocody ou de Marcory où les SUV des classes moyennes supérieures font leur plein sans regarder le prix affiché. La petite station de Yopougon, d’Adjamé ou d’Abobo, où le chauffeur de gbaka calcule ce que chaque litre supplémentaire va coûter à ses recettes de la journée, où le propriétaire de taxi-compteur fait ses comptes mentalement avant d’ouvrir son réservoir, où la mère de famille qui vend des beignets au bord de la route se demande si la bouteille de pétrole lampant pour sa friteuse ne va pas rogner sur ce qu’elle mettra de côté pour les fournitures scolaires de ses enfants.
Depuis le 1er mai 2026, le super sans plomb coûte 875 FCFA le litre contre 820 FCFA auparavant. Le gasoil est passé de 675 à 700 FCFA. Le pétrole lampant de 705 à 745 FCFA. En termes de pourcentage, ces hausses se situent entre 3,7% et 5,7% selon les produits. Des chiffres que les techniciens du ministère des Mines présentent comme une simple répercussion des fluctuations des cours internationaux du brut, des mouvements du dollar et des coûts d’importation. Des chiffres qui, dans la vie quotidienne des ménages populaires d’Abidjan, ont une traduction bien plus concrète et bien plus douloureuse.
Le carburant en Côte d’Ivoire n’est pas seulement ce qu’on met dans le réservoir d’une voiture. C’est le moteur invisible de toute l’économie populaire. Quand le gasoil augmente, les transporteurs de marchandises répercutent la hausse sur leurs tarifs dans les jours qui suivent. Ces tarifs plus élevés arrivent dans les prix à la livraison des grossistes, qui les transmettent aux détaillants, qui les appliquent aux consommateurs finaux. Une tomate qui partait de Korhogo pour arriver sur un étal d’Adjamé coûtait déjà le prix du carburant consommé sur 600 kilomètres de route. Elle coûte maintenant un peu plus. Ce petit plus, multiplié par tous les produits alimentaires qui traversent le pays chaque jour, produit une inflation alimentaire diffuse que les statistiques officielles capturent mal et que les ménages ressentent très précisément.
Le pétrole lampant mérite une attention particulière parce qu’il dit quelque chose sur les populations les plus vulnérables. Il n’est pas utilisé par ceux qui ont l’électricité chez eux. Il est utilisé par les millions de ménages ivoiriens qui n’ont pas encore accès au réseau électrique ou dont les revenus ne permettent pas de payer régulièrement la facture d’électricité. Pour ces familles, le pétrole lampant à 745 FCFA la bouteille est une charge incompressible, une dépense qui ne peut pas être supprimée parce qu’elle conditionne la lumière dans le foyer, la cuisson des aliments, la possibilité pour les enfants de faire leurs devoirs après le coucher du soleil. La hausse de 5,7% du pétrole lampant frappe les plus précaires avec une brutalité inversement proportionnelle à leur capacité à l’absorber.
La Tabaski a aggravé le contexte en laissant un goût amer dans les budgets ménagers. Les moutons ont coûté entre 15 et 25% plus cher que l’année précédente à cause de la fermeture burkinabè des exportations de bétail. Les familles qui avaient prévu un budget de 70 000 FCFA pour leur mouton en ont sorti 85 000 ou 90 000. Cet écart non prévu sur la fête s’est traduit par des coupes dans d’autres postes. Les économies qui devaient aller vers la rentrée scolaire de septembre. Les réparations reportées. Les visites médicales différées. C’est ainsi que fonctionne le budget d’un ménage populaire à Abidjan : tout est connecté, et quand un poste déborde, les autres paient.
Dans ce contexte, le gouvernement ivoirien se retrouve dans la position inconfortable de tous les gouvernements des pays importateurs de pétrole : les prix à la pompe sont partiellement indexés sur les cours mondiaux qu’il ne contrôle pas, les recettes fiscales sur les carburants financent des services publics qu’il ne peut pas renoncer à financer, et les subventions à la pompe qui permettraient de protéger les ménages populaires coûtent cher à des finances publiques déjà sous pression. Ce triangle infernal n’a pas de solution magique. Il impose des arbitrages douloureux.
Ce que les Abidjanais observent, avec une lucidité pragmatique que la vie a appris à cultiver dans les quartiers populaires, c’est que les grandes annonces économiques du gouvernement, le PND 2026-2030 et ses 114 838 milliards de FCFA, le Groupe Consultatif de juillet qui doit lever 11 138 milliards auprès des partenaires, la note améliorée de Bloomfield, la croissance à 6,1% projetée par la Banque mondiale, tout cela existe dans un monde parallèle à celui du litre d’essence à 875 FCFA et du mouton à 90 000 FCFA.
Ce décalage entre les indicateurs macroéconomiques et le ressenti microéconomique des ménages est le défi fondamental de la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara. La croissance est là. Les infrastructures avancent. Les partenaires internationaux sont rassurés. Mais la question que posent les habitants des quartiers populaires d’Abidjan, de Bouaké et de Daloa est plus immédiate et plus intime : est-ce que ma vie quotidienne est moins difficile qu’il y a cinq ans ? La réponse à cette question dépend de l’endroit où l’on vit, de la profession que l’on exerce et du quartier dans lequel on achète ses légumes. Et dans trop de cas, elle reste décevante malgré des années de croissance macroéconomique soutenue.
Le vrai test du PND 2026-2030 ne se jouera pas dans les salles de conférence du Groupe Consultatif de juillet. Il se jouera dans les stations-service d’Yopougon et les marchés de vivriers d’Adjamé, là où les Ivoiriens ordinaires décident chaque matin si la Côte d’Ivoire qui se construit est aussi la Côte d’Ivoire qui les protège.
Leave a comment