Par La Redaction | Lementor.net
En marge du salon international de la défense Eurosatory à Paris, le vice-Premier ministre et ministre de la Défense Téné Birahima Ouattara a ouvert une fenêtre diplomatique qui a surpris les observateurs : Abidjan est prête à reprendre sa collaboration sécuritaire avec Bamako et Ouagadougou. Ces mots, prononcés dans l’enceinte de la plus grande exhibition d’armement et de technologies militaires du monde, sont le signe d’un réalisme politique que la rhétorique de l’affrontement avec les juntes sahéliennes avait momentanément obscurci.
Le contexte de cette déclaration est celui d’une dégradation sécuritaire régionale qui ne laisse plus de place aux postures idéologiques. L’offensive du 25 avril 2026 au Mali a démontré que les groupes jihadistes sont capables de frapper cinq villes simultanément, dont Kati où réside la direction de la junte. L’embuscade du convoi malien près de Tabankort le 9 juillet, soixante véhicules stoppés à moins de cent kilomètres d’Anéfis, dit que les FAMa et leurs alliés russes ne contrôlent plus les axes routiers stratégiques du nord. Et la rupture diplomatique du Burkina Faso avec la France le 26 juin a fermé le dernier canal diplomatique direct entre Paris et Ouagadougou, rendant encore plus précieux les canaux régionaux qui subsistent.
La Côte d’Ivoire a besoin de cette coopération pour des raisons qui dépassent la solidarité africaine. Ses frontières nord avec le Mali et le Burkina Faso font face à une triple pression documentée : menace jihadiste à moins de cent kilomètres, flux de réfugiés qui fragilisent les communautés frontalières, et propagande de l’AES qui travaille les esprits dans les régions du nord ivoirien. Sans échange de renseignements avec les services maliens et burkinabè, sans coordination opérationnelle sur les mouvements des groupes armés, la Côte d’Ivoire est aveugle sur une partie de ses menaces sécuritaires les plus immédiates.
Il faut nommer la réalité du vide que cette rupture de coopération a créé. En 2021 et 2022, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso avaient développé des mécanismes de coordination frontalière qui avaient démontré leur utilité : partage de renseignements sur les infiltrations, coordination des patrouilles sur les axes frontaliers sensibles, alerte précoce sur les mouvements des groupes armés. Ces mécanismes ont été suspendus en juin 2024. Depuis lors, il n’y a absolument rien, a reconnu Téné Birahima Ouattara sans détour. Ce vide de deux ans a laissé des angles morts dans le dispositif sécuritaire ivoirien que les groupes jihadistes ont appris à exploiter.
La proposition ivoirienne est pragmatique dans son fond mais délicate dans sa forme. Elle s’adresse à des régimes qui ont fondé leur légitimité politique sur la rupture avec les partenaires considérés comme inféodés à l’Occident, parmi lesquels la Côte d’Ivoire est perçue comme l’allié africain privilégié de la France. Accepter la coopération proposée par Abidjan pourrait être interprété par la rhétorique de l’AES comme une brèche dans ce front souverainiste. La réponse de Bamako et Ouagadougou dépendra donc moins de la logique militaire, qui plaide clairement pour la coopération, que de la logique politique interne qui exige de ces régimes une cohérence idéologique difficile à concilier avec un retour en arrière.
Pourtant les signaux récents indiquent que la réalité militaire commence à l’emporter sur les postures. La réconciliation Mali-Algérie annoncée le 10 juillet, avec le retour de l’ambassadeur malien à Alger et la réouverture de l’espace aérien entre les deux pays, dit que même les juntes les plus radicales dans leur rupture avec leurs voisins acceptent de renouer quand les intérêts stratégiques l’exigent. Le Mali avait rompu avec l’Algérie après des accusations d’ingérence et de soutien aux groupes rebelles. Il a choisi de renouer parce que l’accès à l’espace aérien algérien est vital pour un pays enclavé dont les axes routiers au nord sont partiellement contrôlés par ses ennemis.
La même logique peut s’appliquer à la coopération sécuritaire avec Abidjan. Le port d’Abidjan reste le principal point d’accès maritime du Mali et du Burkina Faso au reste du monde. L’économie burkinabè est largement dépendante des échanges commerciaux qui transitent par la Côte d’Ivoire. Et les populations frontalières des deux côtés des frontières partagent les mêmes familles, les mêmes marchés et les mêmes peurs face aux groupes armés, indépendamment de ce que leurs gouvernements se disent ou ne se disent plus.
Téné Birahima Ouattara a posé sa proposition sur la table à Paris. Elle attend une réponse à Bamako et à Ouagadougou. L’histoire dira si les juntes sahéliennes ont la sagesse de séparer la coopération sécuritaire opérationnelle des querelles politiques idéologiques. En attendant, les frontières nord de la Côte d’Ivoire restent exposées. Et chaque jour sans coopération est un jour de plus pendant lequel les groupes jihadistes bénéficient de l’avantage que leur donne le cloisonnement des services de sécurité régionaux.
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