Par La rédaction | Lementor.net
Du 10 au 12 juillet 2026, le siège de la Banque africaine de développement à Abidjan a accueilli la vingtième édition de la Conférence économique africaine. Trois jours. Des discours puissants. Des formules mémorables. Et, comme souvent dans ce type de rendez-vous, une question qui s’impose dès la clôture : quelle est la valeur opérationnelle de tout cela ?
Le thème était ambitieux : Renforcer l’action géopolitique et la résilience commerciale de l’Afrique dans un monde multipolaire. Le ministre ivoirien du Plan Souleymane Diarrassouba a ouvert le ton : l’Afrique ne peut plus se contenter d’être un simple réservoir de matières premières. Nous devons être considérés comme un acteur majeur des chaînes d’approvisionnement, un pôle d’industrialisation. Le président de la BAD Dr Sidi Ould Tah a été encore plus direct : pendant des décennies, les débats sur l’Afrique ont souvent porté sur la dépendance, la vulnérabilité et l’adaptation. Aujourd’hui, nous devons mettre l’accent sur l’autonomie, la résilience, la compétitivité et l’influence.
Ces mots sont bons. Ces mots sont vrais. Et c’est précisément parce qu’ils sont bons et vrais qu’il faut les confronter à la réalité du continent qui les produit.
L’Afrique représente environ 3 % du commerce mondial. Elle abrite 60 % des terres arables non cultivées de la planète mais importe pour plus de 100 milliards de dollars de nourriture par an. Elle détient les deux tiers des réserves mondiales de cobalt mais n’a pas une seule usine capable de produire une batterie de véhicule électrique à l’échelle industrielle. Elle exporte du pétrole brut et importe du carburant raffiné. Elle possède les minéraux de la transition énergétique mondiale mais n’a pas encore décidé collectivement à quelles conditions elle accepte de les extraire. Cette réalité coexiste avec les beaux discours d’Abidjan sur la souveraineté et l’influence. La coexistence est inconfortable.
Ce qui est sorti de concret de cette conférence est le lancement du Réseau africain des économistes en chef, l’ACE Network. C’est une initiative utile qui répond à un vide réel. L’Afrique dépend encore trop largement des cadres conceptuels produits par les institutions de Bretton Woods pour analyser ses propres problèmes. Des économistes africains produisant des analyses africaines sur des enjeux africains, sans intermédiaire occidental, est une condition de la souveraineté intellectuelle. Mais un réseau d’économistes en chef ne transforme pas l’extraction en industrialisation. Il ne construit pas des raffineries. Il ne négocie pas des contrats miniers. Il pense. Penser bien est nécessaire. Ce n’est pas suffisant.
Le secrétaire général de l’OCDE Mathias Cormann a prononcé la phrase la plus honnête de cette conférence, par vidéo interposée depuis Paris : pour de nombreux pays partenaires, l’aide n’est plus une source de financement fiable ni en croissance. Cette formule dit que l’Occident se retire progressivement du financement du développement africain et que l’Afrique doit trouver ses propres ressources. C’est exactement ce que la Côte d’Ivoire essaie de faire avec son PND 2026-2030 financé à 70 % par le secteur privé. C’est aussi exactement ce que la majorité des pays africains n’a pas encore réussi à construire comme capacité.
Abidjan a le droit d’être fière d’accueillir cette conférence. Elle a le droit d’incarner une vision africaine ambitieuse. Elle a même le devoir de le faire, puisqu’elle est aujourd’hui la locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest. Mais la prochaine étape, celle qui transformera les beaux discours de juillet 2026 en puissance africaine réelle, ne se jouera pas dans des salles de conférence. Elle se jouera dans les usines de transformation, les laboratoires de recherche, les salles de négociation des contrats miniers et les parlements qui voteront les lois qui donnent un contenu légal à la souveraineté économique que les économistes en chef ont théorisée.
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